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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 23:42
 

Carcasse de tank libyen dans le désert tchadien (Pierre Haski/Rue89)

(De Faya-Largeau) Ce désert a connu, il y a deux décennies, d’intenses batailles, dont les carcasses de tanks libyens enfouies dans le sable portent témoignage. Aujourd’hui, l’envahisseur est pacifique : le touriste occidental.

J’ai participé, fin février, au premier vol civil international à se poser à Faya-Largeau, la grande oasis du nord du Tchad, d’ordinaire utilisée par les Transall de l’armée française.

J’y étais venu trente ans plus tôt dans un avion militaire libyen, alors que la palmeraie était aux mains des rebelles tchadiens, dans la fournaise saharienne. Et je n’aurais jamais cru y revenir un jour en simple touriste.

Des touristes dans cette zone fraichement apaisée ? Si près du Niger et du Mali en proie aux prises d’otages des émules d’Al Qaeda ? A proximité de la Libye débarrassée de Kadhafi mais pas de l’instabilité ni d’un surplus d’armes ?

C’est le rêve fou d’un voyagiste aventureux que nous avons déjà présenté sur Rue89 : Maurice Freund, fondateur du Point Afrique. Il pose son avion là où personne ne va, si possible en apportant sa contribution à la résolution d’un conflit ou à un développement pérenne.

Au Mali et au Niger, tout ce qu’il a construit est aujourd’hui pris en otage par Aqmi et l’insécurité. Le Tchad, lui, échappe à ce tourbillon, et se retrouve même, par un retournement de l’histoire, îlot de stabilité relative sur une latitude sinistrée.

Et il a l’un des plus beaux déserts au monde, que les guerres ont laissé à l’écart des terres d’aventure prisées par de nombreux Occidentaux.


Paysage du désert tchadien (Laura Ning)

Tourisme ambigu

L’enjeu du tourisme est complexe. Même avec les meilleures intentions, il perturbe, bouscule des sociétés qui n’y sont pas prêtes et n’ont rien demandé. Mais il amène avec lui des retombées économiques attendues et espérées dans des régions, comme le nord du Tchad, qui n’ont guère d’alternative.

Faya-Largeau, ou Fada, l’autre grande oasis du nord, n’ont quasiment pas changé en trente ans, depuis mon dernier passage. Toujours pas d’électricité, pas une seule route, un système de santé défaillant... Pendant que N’Djaména, la capitale, se développe rapidement grâce aux retombées du pétrole et de la manne des investissements chinois.

Là où il n’y a chaque année que quelque 400 touristes par an pour tout le Tchad, les vols du Point Afrique ont le potentiel d’en faire venir au nord 130 par semaine pendant les quelques mois de saison touristique : un changement d’échelle, une véritable activité économique, génératrice d’emploi directs et indirects, et de développement.

Pour cela, il faut vaincre la réticence politique française – l’Elysée a mis plein d’obstacles sur le chemin de Maurice Freund pour ce voyage expérimental de février, de peur d’un incident en période électorale... –, et il faut faire avec le système tchadien et l’impréparation générale.

Le président tchadien Idriss Déby, un autocrate au pouvoir depuis deux décennies musclées, lui-même originaire de la région de Fada, a fait le déplacement fin février pour montrer son soutien à cette initiative. Il avait invité les diplomates en poste à N’Djaména : l’Américain et le Chinois sont venus – pas le Français, sur ordre de l’Elysée...


Idriss Déby à Fada, en février 2012 (Pierre Haski/Rue89)

Maurice Freund, qui a négocié pendant des mois pour monter ce premier voyage expérimental, suivi de deux autres avant de faire une pause en espérant repartir à l’automne sur une plus grande échelle, s’enorgueillit d’y être arrivé sans payer un pot de vin, sans corruption.

Après la guerre

Il a pour lui la crédibilité de ce qu’il a accompli au Niger, au Mali, ainsi qu’en Mauritanie, où le tourisme a créé une activité économique pour accompagner la fin des rébellions touarègues, créer des emplois, encourager l’artisanat, le petit commerce...

Mais le tourisme ne peut pas tout, et ces deux Etats sahéliens sont de nouveau plongés dans la spirale de la violence, comme vient de le montrer le déprimant coup d’Etat militaire au Mali.


Des femmes du nord dans l’oasis de Fada (Laura Ning)

Le Tchad a déjà donné pendant plus de vingt ans. Plusieurs de nos chauffeurs de 4x4 étaient des anciens combattants, conducteurs aguerris de Toyota qui sont devenues, dans ce désert, l’arme suprême de la mobilité, qu’on soit rebelle ou loyaliste. Seuls les Libyens, avec leurs lourds chars russes, ne l’ont pas compris, à leurs dépens, malgré leur supériorité sur le papier.

Le colonel « Kobra », un ancien combattant qui participa aux batailles décisives contre les Libyens dans les années 80, espère que le tourisme permettra d’offrir aux jeunes du nord des emplois et une perspective que sa génération n’a su trouver que dans la guerre.

Cet homme originaire de Faya, dont le parcours résume la complexité de l’histoire politique du Tchad depuis trente ans, a assisté aux quelques couacs du voyage : chefs de tribus trop « gourmands » pour laisser bivouaquer les étrangers, ou nomades agressifs face aux téléobjectifs des touristes.

Mais il croit, comme beaucoup, que l’enjeu pour la région vaut de dépasser les obstacles inévitables, qu’il peut apporter localement et au pays une ouverture qui lui manque.

Il a surtout, une foi inébranlable dans les atouts de sa région. L’appel du désert tchadien est en effet très fort. Contrairement aux idées reçues, le désert est tout sauf monotone : l’Ennedi, ce sont des milliers de roches granitées géantes aux allures de sculptures façonnées par les vents et le sable, des dunes mouvantes à perte de vue, et des lacs salés miraculeusement posés au milieu de l’enfer saharien.


Le lac d’Ounianga Kebir (Laura Ning)

Le paradis au milieu de l’enfer

Quand, après treize heures de piste chaotique pour parcourir 300 kilomètres, vous arrivez en vue des lacs d’Ounianga, véritables mers d’eau salée au cœur du désert, vous oubliez tout le reste. C’est l’image du paradis qui a été dessinée et peinte ici en plein désert.

Voyager avec Maurice Freund, c’est d’abord la garantie de ne pas emmener avec soi la bulle du mode de vie occidental : tout est spartiate, on dort dans le désert sous un ciel incroyablement étoilé, on se nourrit de pâtes ou de riz au bivouac, on se lave avec les moyens du bord...

C’est aussi une tentative de voyager de manière respectueuse de l’autre et de son environnement.

Ces premières rotations au Tchad, en février et mars, ont été un succès. Il reste à pérenniser l’aventure à la prochaine saison, l’hiver prochain, en espérant que les populations du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti), maintenues depuis si longtemps à l’écart de tout développement, en seront les premières bénéficiaires.


Dans le désert tchadien, en février 2012 (Laura Ning)

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Published by Nouvel Essor - dans société
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