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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 09:53
Dans une fable indienne célèbre, souvent citée par le grand poète hindou Rabindranath Tagore, un enfant qui se sent sans cesse menacé, demande à son Seigneur : « Seigneur, pourquoi toutes ces créatures veulent-elles me dévorer ? ». Et son Seigneur répondit : « Qu’y puis-je, mon enfant ? Quand je te regarde, je suis moi-même tellement tenté ». Face aux familles des victimes tchadiennes, ainsi qu’aux survivants de ses innombrables geôles, Hissène Habré, l’ancien tyran sanguinaire, est rattrapé par les enseignements moraux et éthiques de cette belle fable indienne. Certes, les familles des victimes, qui viennent de se constituer parties civiles contre lui, ne cherchent pas à dévorer Habré, inculpé pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et tortures. Mais leurs témoignages, leurs récits ainsi que l’expérience vécue du système Habré par certaines victimes, tout cela permettra aux opinions africaine et internationale de prendre conscience et de comprendre à quel point ce tyran a humilié, brutalisé, ensauvagé le peuple tchadien. Certaines cicatrices de cette humiliation ne s’effaceront jamais. Car, sous le tyran Habré, les Tchadiens vivaient dans l’arbitraire, la peur, la soumission, la terreur, la déshumanisation quotidienne, quand ils n’étaient pas transformés purement et simplement en bêtes. Habré a ôté le bonheur et la vie à des masses innombrables d’innocents tchadiens, en se fiant uniquement à ses ténèbres intérieures. Il fait partie de ces grands tyrans du continent qui ont sapé chez leurs compatriotes toute confiance dans l’idée d’humanité. La maîtrise de soi, la patience exceptionnelle, la persévérance des familles des victimes ont été décisives dans la tenue de ce procès. A juste titre, elles aspirent à la reconnaissance et au rétablissement de leur dignité d’êtres humains. Rappelons, une fois de plus, que les familles des victimes n’ont pas, face aux multiples obstacles, vécu cette situation comme une insurmontable fatalité. Habré ne pourra pas, durant son procès, faire violence aux faits, en souillant de nouveau la mémoire de ses victimes Leur démarche repose sur une stricte exigence de vérité. Elles ont déjà atteint leur principal but : Habré sera jugé. Et, face au sang des victimes, les boubous et chapeaux blancs d’Hissène Habré, comme des hirondelles, ne feront pas du tout le printemps. Le procès leur permettra de réfuter, point par point, les élucubrations « diarrhéiques » de Habré, puisqu’on découvre que, derrière sa « pureté » mortifère, il se caractérise, avant tout, par un esprit aberrant. Il refuse de regarder la vérité en face en se réfugiant dans un silence quasi coupable, comme s’il attendait qu’on lui décerne une prime de bonne moralité. Non, Habré ne pourra pas, durant son procès, faire violence aux faits, en souillant de nouveau la mémoire de ses victimes. Depuis l’accélération du dossier Habré, il ne faut jamais oublier, quitte à se répéter (la répétition est aussi une grande vertu pédagogique), de louer le courage moral et la sagesse politique du président Macky Sall, un homme d’Etat qui a eu cette intuition du moment favorable. Ce jeune président est convaincu, depuis son entrée en fonction, qu’il existe une dialectique entre la Justice et la consolidation des valeurs démocratiques. Qui ose prétendre, affirmer que tous les chefs d’Etat de notre continent auraient fait ce que le président Sall est en train de faire dans le dossier Habré ? Personne, car sous nos cieux, rendre justice aux faibles, aux victimes de crimes odieux ou à leurs descendants est et reste rare et difficile. Dieu merci, le Sénégal, pays qui est à l’origine de la tenue de ce procès qui va l’abriter, est un Etat indemne de toute tradition politique dictatoriale. Ici, nous avons affaire à une démocratie solide, crédible, où les dirigeants successifs n’ont cessé d’adapter l’appareil judiciaire aux normes et mœurs politiques « civilisées ». Et, au Sénégal, les citoyens ont confiance en la loi, à la fois, dans la façon dont elle est élaborée, dans son contenu et dans les juges auxquels on a recours en cas de litige. En faisant politiquement le choix de la vérité, de la dignité des victimes du système Habré, Macky Sall a brisé les murs de l’indifférence, du mensonge et du cynisme. En Afrique subsaharienne, rappelons que l’art de gouverner et de faire évoluer une société continue à reposer sur la violence et le crime. Pour bâtir leur pays, certains dirigeants pensent qu’ils ne peuvent réussir ce pari qu’en faisant couler des marées de sang. C’est cette vision mortifère de la politique que la démarche visionnaire du président Sall vient de rejeter avec fracas. Soulignons que tous les dirigeants africains ayant commis d’innombrables crimes durant leur exercice du pouvoir, une fois qu’ils perdent ou quittent le pouvoir, feignent subitement d’ignorer ce qu’ils ont fait. Ils sont saisis par une amnésie névrotique, ne se rappelant plus et ne se souvenant plus de rien. Ce mal africain a bel et bien un nom : l’imposture morale. A l’étranger, on a souvent cette étrange et terrifiante impression qu’en Afrique, gouverner, c’est jouer, comme à la pétanque, avec la vie des citoyens D’ailleurs, dans cette affaire Habré, s’il y a un homme qui est bien déchiré et écartelé, c’est bien le président Déby. Les Tchadiens n’oublient pas qu’il a été une des chevilles ouvrières, une des pièces maîtresses du système sécuritaire criminel mis en place par Habré. C’est pourquoi son appel à tenir le procès, à l’époque, sur le sol tchadien, relevait de la pure supercherie. La tenue du procès Habré, une première sur le sol africain, ne peut que contribuer à la revalorisation, à l’échelle internationale, de l’image tant ternie de notre continent, à cause de notre accoutumance à l’impunité. A l’étranger, on a souvent cette étrange et terrifiante impression qu’en Afrique, gouverner, c’est jouer, comme à la pétanque, avec la vie des citoyens. Qui se souvient encore de Mengistu Hailé Mariam, alias le « Négus Rouge », un des plus grands criminels de l’histoire politique de l’Afrique contemporaine ? L’ancien tyran éthiopien, réfugié au Zimbabwe depuis des décennies, a affamé et exterminé, inutilement, une bonne partie du peuple éthiopien. Il coule des jours tranquilles à Harare. Ce criminel doit être recherché, traqué, arrêté et traduit en justice. Dans l’affaire Habré, il faut espérer que le nombre de dossiers déposés par les familles de victimes puisse connaître encore une nette augmentation. Plus qu’une affaire d’argent, c’est d’abord une question morale, puisqu’il s’agit de sauver la mémoire des victimes de Habré, condamnées à une mort sans signification. Au Tchad, la blessure des années Habré reste encore profonde. Quoi qu’il en soit, la tenue du procès Habré ne peut que susciter un immense espoir pour les familles de toutes ces victimes oubliées de l’histoire africaine. Enfin, elles pourront voir le monde et la vie d’une façon radicalement nouvelle, sous un jour nouveau. « Le Pays »

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Published by Nouvel Essor - dans société
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