International Crisis Group : Déclaration sur la Syrie. (Bruxelles.1 sept. 2013)

  

Si le Congrès l’autorise, Washington (ainsi que certains de ses alliés) lancera prochainement des frappes militaires contre des cibles du régime syrien. Les motivations de cette attaque, si elle a lieu, seront bien éloignées de l’intérêt du peuple syrien. L’administration américaine a évoqué la nécessité de punir, d’endiguer et de prévenir l’utilisation d’armes chimiques – un objectif noble, bien que les autres crimes de masse, qui ont fait bien plus de victimes depuis le début du conflit, n’aient pas déclenché une telle volonté d’agir. L’administration fait aussi allusion au besoin, compte tenu de la « ligne rouge » établie par le président Obama concernant l’utilisation d’armes chimiques, de préserver la crédibilité de Washington – là encore, un objectif compréhensible mais éloigné des préoccupations des Syriens. Au-delà du discours sur l’indignation, la dissuasion et la restauration de la crédibilité des Etats-Unis, la priorité doit avant tout être le bien-être du peuple syrien. Que des frappes militaires soient lancées ou pas, cet objectif ne peut être réalisé que par l’instauration d’un cessez-le-feu durable et d’une transition politique largement acceptée.

Il serait vain de tenter d’estimer l’impact précis qu’aurait une frappe militaire américaine, sans égard pour sa portée et sa précision. Celle-ci renforcerait davantage l’incertitude qui caractérise un conflit au bilan humain extrêmement lourd, qui se déroule dans une région au bord de l’implosion. Les conséquences seront très certainement imprévisibles. Malgré tout, quelques observations peuvent être faites sur les effets qu’une telle frappe pourrait ou ne pourrait pas avoir :

  • Une attaque militaire ne fera pas l’objet d’un consensus international. Par conséquent, toute tentative d’apporter des preuves tangibles de l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien, bien que nécessaire, restera inutile. Compte tenu des fausses déclarations qui ont servi de prétexte à l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et, depuis, la polarisation régionale et internationale, ainsi que les dynamiques propres au conflit syrien, les preuves avancées par l’administration américaine ne suffiront pas à convaincre les nombreux sceptiques.
  • Cela pourrait décourager l’utilisation future d’armes chimiques en démontrant que des sanctions encore plus sévères seraient prises en cas de récidive – ce qui représenterait un aboutissement en soi. Mais si le régime syrien estime qu’il lutte pour sa survie, cette menace n’aura quasiment aucun effet. De plus, certains au sein de l’opposition pourraient être tentés d’utiliser de telles armes en accusant le régime dans le but précis de susciter une intervention américaine plus importante. 
  • Cela pourrait entrainer une escalade de la violence en Syrie dans la mesure où le régime pourrait se venger contre les rebelles, tandis que l’opposition pourrait tenter de saisir cette occasion pour en tirer profit et améliorer ses positions.
  • Une escalade régionale ou internationale (par exemple, des représailles par le régime syrien, l’Iran ou le Hezbollah, principalement contre Israël) est possible mais demeure improbable compte tenu des risques qu’elle représente, bien que cela pourrait dépendre de la portée des attaques initiales.
  • Une action militaire, dont le but ne serait pas, selon Washington, de provoquer la chute du régime syrien, pourrait ne pas avoir d’effet à long terme sur le rapport de force sur le terrain. Le régime pourrait mener une propagande efficace en affirmant avoir résisté contre les Etats-Unis, et fédérer l’opinion publique locale et régionale autour de l’anti-américanisme et de l’anti-impérialisme.

En réalité, la principale question que suscite l’éventualité d’une attaque militaire est de savoir si celle-ci améliorerait les perspectives de résolution du conflit par la voie diplomatique. Nombre d’observateurs affirment que ce ne sera pas le cas : après une attaque qu’ils considèrent comme illégale et illégitime, le régime et ses alliés seront peu enclins à négocier avec les Etats-Unis. En théorie, il faudrait une attaque suffisamment puissante pour pousser le régime à altérer sa stratégie, mais suffisamment mesurée pour ne pas susciter de représailles ou ne pas nuire à un processus diplomatique. En pratique, ce juste milieu est quasiment impossible à atteindre.

Que les Etats-Unis choisissent de lancer une opération militaire ou pas, ils devront essayer d’optimiser les chances de progresser sur le plan diplomatique. Cela requiert un effort sur deux fronts qui fait aujourd’hui défaut : d’une part, élaborer un compromis politique réaliste, et d’autre part, solliciter la Russie et l’Iran afin de susciter leur intérêt, qui n'est pas de s’embourber dans un conflit sans fin qui semble s’aggraver sans cesse.

Par conséquent, les Etats-Unis doivent présenter une proposition que les alliés de la Syrie devraient sérieusement considérer et qui repose sur les éléments suivants :

  1. Il est impératif de mettre un terme à cette guerre. L’escalade, l’instabilité régionale et l’imbroglio international alimentés par le conflit ne servent l’intérêt de personne.  
  2. La seule issue est politique. Chaque partie doit faire des concessions importantes et réduire ses exigences. Seul un compromis qui protégerait les intérêts de toutes les parties au conflit syrien et qui refléterait, plutôt que d’altérer, le rapport de force régional, permettra de sortir de la crise ;
  3. La crise syrienne permettra de tester si les Etats-Unis et la République islamique d’Iran peuvent travailler ensemble pour résoudre des problèmes régionaux ;
  4. Pour une véritable sortie de crise politique, les dirigeants actuels ne peuvent pas rester indéfiniment au pouvoir, mais les Etats-Unis peuvent se montrer flexibles quant au délai et aux modalités de la transition ;
  5. Les Etats-Unis tiennent à éviter la chute de l’Etat syrien et le vide politique qui en résulterait. La transition doit donc reposer en partie sur les institutions existantes au lieu de chercher à les remplacer intégralement. Ceci est particulièrement important dans le cas de l’armée ;
  6. La priorité doit être de garantir qu’aucun groupe de la population syrienne ne soit victime d’éventuelles représailles, discriminations ou de marginalisation dans le cadre d’une solution négociée.

Une telle proposition devrait ensuite poser les jalons d’une reprise des efforts de Lakhdar Brahimi, l’émissaire spécial de l’ONU et de la Ligue arabe, et conduire rapidement à l’organisation d’une conférence de Genève II.

Le débat sur une éventuelle frappe – sa pertinence, ses limites et sa légitimité en l’absence de l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU – a détourné l’attention de ce qui devrait être la principale préoccupation internationale : renouveler la recherche d’une résolution politique de la crise. Au-delà des discussions sur sa légalité, toute action militaire doit être analysée à la lumière de cette considération : permettra-t-elle d’atteindre ce but ultime ou, au contraire, lui nuira-t-elle ?