Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 23:04

Actuellement, au Sahel, en Mauritanie, au Mali, au Burkina Faso, au Tchad..., plus de 15 millions de personnes sont en état d’ « insécurité alimentaire ». Au Niger, près de 3 millions de personnes sont frappées par une crise alimentaire. Les situations de « vulnérabilité » se multiplient. Autrement des situations qui peuvent conduire à la mort.

Dans les zones où l’urgence est d’ores et déjà déclarée, les familles en manque de nourriture ne peuvent attendre. Dans les zones qui n’ont pas encore atteint le pic de soudure, c’est aujourd’hui qu’il faut agir afin d’éviter que la situation alimentaire, continuant à se dégrader, ne précipite plus de gens dans la malnutrition.

En 2005, Nicolas Delesalle (@KoliaDelesalle sur Twitter), 39 ans, grand reporter à Télérama, était envoyé par son journal au Niger pour couvrir l'aspect médiatique de la crise alimentaire qui frappait déjà le Niger. Objectif : raconter l'inertie totale des médias au début de la crise puis le rush déclenché par BBC News pendant l'été 2005 qui provoqua enfin la réaction, après des mois d'attente, des bailleurs de fonds. Télérama en fait sa « une » et publie un article de six pages dans son numéro du 28 septembre 2005.

« Pendant les reportages, il se passe souvent des choses qu'on ne peut pas raconter dans nos articles parce que nous avons un angle à tenir. Ces histoires, on les raconte en rentrant, à nos familles, à nos amis, parfois à personne. Sept ans après, j'ai décidé d'écrire ce qui m'est arrivé sur Twitter. Et puis j'ai regroupé tous ces tweets pour raconter l'histoire d'un seul tenant. Elle est publiée sur mon blog », précise Nicolas Delesalle.

Voici le début de son texte. Une étonnante correspondance entre hier et aujourd'hui, entre ce qui s'est passé il y a sept ans et ce qui commence à arriver.

Une longue histoire africaine

Je cours dans l'hôpital public de Maradi, dans le ventre du Niger. Je cours partout. Je cherche le directeur. Il me faut le directeur. L'hôpital public. Le mot augure des couloirs. C'est un terrain vague. Des tentes. Quelques rares bâtiments en dur. Une mosquée. Partout, des femmes en boubous colorés ou maillots football et des enfants dans leurs bras. Elles sont assises. Elles attendent. Je dois trouver le directeur, le soleil se couche, on m'a dit qu'il était allé prier à la mosquée. Je cours. Je fonce.

Plus tôt dans la journée, dans le 4x4 Toyota, je n'aurais pas imaginé me retrouver là, à courir après un directeur que je n'ai jamais vu, dans cet hôpital en terre battue. Le 4x4 fonçait lui aussi, mais sur une piste rouge. On venait de décider de sortir des sentiers battus. Pour voir. Paysage d'arbustes desséchés, de champs de sorgho brûlés, de la pierre, du sable, des termitières. Pas de tracteur. Pas de chevaux. Des bras d'hommes. Des bras de femmes surtout.

Au volant, Mohamed, chauffeur tout en os et en nerfs, aussi vieux qu'on peut l'être dans le Sahel quand on fume. Son visage est lisse, sauf quand il sourit. A ce moment là, des fractales creusent sa bouille et la transforment en figue séchée.

Je suis avec Jean-Claude, excellent photographe, la cinquantaine silencieuse, dix mots par jour. Jean-Claude parle utile. J'aime bosser avec les photographes taiseux, ça m'apprend à fermer ma gueule. Et du coup, les instants forts des reportages ne sont pas gâchés par le bruit des mots.

Nous venons de passer par le centre MSF de Maradi et de Zinder, après mille bornes de route défoncée depuis Niamey. On est en 2005. Le Niger subit une grave crise alimentaire. Trois millions de personnes touchées. Les enfants surtout. Les ONG ont poussé l'alerte dix fois. Rien n'a bougé. Le récent tsunami en Indonésie a asséché les envies de donner.

 

 

 

 

 © DR

On ne dit pas famine, parce que les famines touchent tout le monde et ont des causes politiques. Là, c'est plus compliqué. Seuls les enfants de moins de cinq ans meurent. Le Niger est le pays le plus pauvre du monde. La sécheresse un peu tout le temps, un peu partout. La mort qui rôde.

Démographie galopante, surnatalité (huit enfants par femme), paupérisation due à la réduction des surfaces arables, analphabétisme généralisé (85 %). Et l'eau. Un Nigérien sur deux boit une eau sale.

A ces maux s'ajoutent les contraintes du FMI et de la Banque mondiale, l'absence de subventions, la spéculation des marchands qui profitent de la crise pour stocker et faire encore monter les prix, la corruption, les nuées de criquets. Et, bien sûr, les mauvaises récoltes. Entre deux saisons (récolte de l'année passée et récolte suivante), il y a toujours une phase difficile. La période de "soudure".

Cette année-là, à l'automne 2005, c'est très compliqué et des milliers d'enfants meurent. Pas de famine officielle. Mais dans les centres MSF, la réalité crève les yeux. C'est dur. De la peau, des os, à peine un souffle, d'immenses yeux noirs perdus dans le vague. Pas de cris, pas de babils, pas de larmes, juste les mouches qui volent dans le silence et se cognent aux moustiquaires. Ismaël, 10 mois, 3,3 kg, Zeinabar, 18 mois, 4,3 kg. J'ai gardé mes notes.

Et les larmes impossibles à contenir de la jeune médecin aux yeux noisette quand elle découvre sur une vieille télé poussiéreuse son propre travail au chevet des mourants saisi au vol par une caméra de la BBC alors que depuis six mois, elle ne pleure pas, elle ne pleure jamais.

Trente mille enfants ont déjà été sauvés, nourris avec du plumpy nut, une crème de cacahouète très nutritive inventée en Bretagne. Trop tard pour Zaina, la petite fille qu'une maman transporte dans un boubou enroulé sur son dos. Elle ramène le corps au village.

 

 

 

 

© DR

La mère ne pleure pas. Aucune mère ne pleure. A chaque fois que je demande à une femme combien elle a d'enfants, la réponse me cloue : « Six : trois vivants, trois morts » « Huit : cinq vivants, trois morts » ; « Cinq : trois vivants, deux morts » ; « Sept : trois vivants, quatre morts ».

Elles disent ça comme si elles déclinaient leur identité, il n'y a aucune plainte dans leur regard, c'est la vie, c'est l'Afrique, c'est comme ça.

Le 4x4 fonce sur la piste. On vient de visiter un village de brousse. Les enfants ont le bide énorme, les cheveux rouges : malnutrition. Le chef du village nous accueille. Il dit que ça va mal. Il dit que c'est la crise aussi chez les termites. « On casse les termitières pour trouver des grains de mil, on trouve rien. » Les hommes rigolent. Ils bouffent une fois par jour. Le matin.

Au loin, des femmes charrient des seaux d'eau. Partout dans la brousse, ce sont les femmes qui vont puiser l'eau. Ça leur prend un temps fou. Elles travaillent aussi aux champs. Elles font la bouffe. S'occupent des enfants. Les mecs regardent.

Un peu comme chez nous.

Le jour où les femmes africaines seront débarrassées de la corvée de l'eau, ça changera peut-être la donne. Elle auront peut-être le temps d'apprendre à lire et écrire. Et alors l'Afrique s'éveillera. On peut rêver... L'instituteur du village, qui joue les traducteurs, me donne son adresse pour que je lui envoie le journal après parution. Écriture ronde et belle, pleines de déliés. Prof de Troisième république.

On décide de pousser encore un peu plus vers le Nord. Une heure de piste en pleine brousse. Pour voir. Au loin, un attroupement autour d'un minibus d'Oxfam. L'ONG britannique va chercher les enfants les plus mal fichus au fond de la brousse. Il y a de la place pour vingt enfants. La liste est close. Et là, une très vieille dame arrive en boitillant.

Elle paraît avoir 120 ou 130 ans, elle doit en avoir 60 ou 65. Elle porte dans chacun de ses bras des bébés minuscules : Asma et Asmara. Des jumeaux. Un garçon et une fille. Prématurés. Ils ont une semaine. La maman est morte en couches. Le père est nulle part. A côté de la grand-mère, une grande sœur de huit ou neuf ans. Le mec d'Oxfam explique. Elle n'est jamais sortie de son village.

Partager cet article

Repost 0
Published by Nouvel Essor - dans société
commenter cet article

commentaires