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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 17:59
L’histoire du développement est jalonnée d’expériences de succès de nombreux pays riches en ressources naturelles. On cite à la carte les exemples de l’Australie et des Etats-Unis, et plus proche de nous le Botswana. Ce pays africain, a enregistré en moyenne le deuxième meilleur taux de croissance au niveau mondial durant les 20 dernières années et a atteint un niveau de développement supérieur à la quasi-totalité des pays d’Afrique sub-saharienne. Le pays tire la grande majorité de ses revenus de l’exploitation du diamant. Il est considéré comme « le succès africain ». A l’inverse de ces pays qui réussissent, on observe une majorité d’autres dotée de ressources minières mais qui se trouvent en banqueroute, alimentant ainsi la fameuse malédiction des ressources naturelles. Le Cameroun, pays exportateur de pétrole depuis une trentaine d’années, avec plus de 40% de sa population qui croule sous le seuil de pauvreté, est une illustration de cette malédiction. Cependant, l’exemple le plus extrême actuellement est celui de la République démocratique du Congo (RDC). Doté d’abondantes ressources minières, ce pays se trouve pourtant dans l’incapacité de payer ses fonctionnaires et a un territoire miné par des conflits armés parmi les plus meurtriers du monde. L’annonce, au mois de mai 2009, par la presse nationale et internationale de la découverte d’un important gisement de diamants dans la zone de Mobilong (Est du Cameroun) a activé des craintes chez plusieurs compatriotes : allons-nous vivre ce que connaît la RDC ou a connu la Sierra-Leone ? Surtout que ce qui était d’abord vu comme un canular, défendu maladroitement par le ministre des Mines, a pris corps avec le discours du chef de l’Etat du 31 décembre dernier : « En ce qui concerne le secteur minier, nous allons entamer en 2010 (…) les activités d’exploitation du diamant de Mobilong. » dixit le président de la République. Dès lors, la question pertinente est de savoir comment procéder à la gestion efficiente de cette nouvelle richesse du Cameroun pour qu’elle puisse réaliser le bonheur de l’ensemble des Camerounais et éviter ainsi les travers du passé. De manière générale, notre réussite ou notre échec dépendra des réponses apportées aux points suivants : 1-) Négocier pertinemment le contrat d’exploitation. Le ministre de tutelle assurait au mois de mai dernier que le contrat d’exploitation n’était pas encore signé. Cela est une bonne nouvelle si c’est toujours le cas. Car, les chiffres annoncés de 20% pour le Cameroun seraient à la limite de l’indécence si le contrat se ficelait en ces termes. En effet, le Cameroun réussit à tirer en royalties 65% des revenus issus de l’exploitation de ses ressources pétrolières. Or, le diamant est moins demandeur en investissements lourds que le pétrole. Le Cameroun dispose donc d’arguments favorables pour tirer un avantage plus substantielle de ce contrat, et faire au moins aussi bien que dans le cadre du pétrole. Il peut brandir la menace crédible de l’exploiter lui-même pour infléchir les exigences de ses interlocuteurs. 2-) Eviter les détournements d’argent. C’est le point sans doute le plus inquiétant de l’affaire. Le Cameroun traîne, depuis le milieu des années 90, la réputation de pays corrompu où la distraction des fonds publics est récurrente. Pour éviter que cela n’arrive, et ne pas attendre la prochaine opération Epervier, deux points sont essentiels : la transparence et le fait de rendre compte. La transparence voudrait que les Camerounais soient au courant des montants, du circuit emprunté, et de la finalité des revenus issus de l’exploitation du diamant. Cela peut être rendu possible si tous les corps de la société (ONG, intellectuel, media…) se mobilisent à cette fin. Il est, par exemple, étonnant que la presse n’ait pas consacré, à notre connaissance, de reportage avec des envoyés spéciaux, sur le site en question. Un tel reportage nous renseignerait de ce qui se passe réellement dans la zone de Mobilong et participerait à coup sûr à mettre une pression sur le gouvernement pour plus de transparence sur le dossier. Le fait de rendre compte dépend de la capacité de la justice à instruire des contrôles sur les gestionnaires publics, et à sanctionner les comportements indélicats selon la loi. Dans ce cadre, les magistrats camerounais doivent faire des efforts pour se rendre crédibles aux yeux des Camerounais. A titre d’illustration du gap à combler par la justice de notre pays, les indicateurs de la Banque mondiale sur la qualité institutionnelle relatent que la justice camerounaise fait partie des 17% présentant la pire qualité dans le monde. En comparaison, la justice du Botswana est dans le groupe des meilleures 30% du monde. Ces deux premiers points sont essentiels et conditionnent la bonne gestion des revenus de la ressource naturelle. Mais les problèmes de gestion interviennent également, dans l’utilisation des fonds issus de l’exploitation de la ressource. Les décisions d’épargne et d’investissement sont parmi les plus cruciales. 3-) La décision d’épargne. Les prix des ressources minières sont marqués par leur instabilité. Les prix montent ou descendent, sans que le petit pays producteur ne puisse l’inciter ou l’éviter. Le prix du diamant n’échappe pas à cette logique. En conséquence, en période de hausse des prix, le pays se retrouve avec beaucoup de revenus. Quand les prix baissent, les revenus du pays diminuent. Les gouvernements ont cependant tendance à augmenter les dépenses quand les revenus augmentent, mais ils n’arrivent pas à les baisser quand les revenus diminuent. Dans ce cadre, le pays s’endette pour soutenir le rythme de ses dépenses. Enfin de compte il a recours au FMI pour se restructurer. Dans cette position, le gouvernement se retrouve souvent dans l’obligation d’appliquer des mesures douloureuses à son peuple (baisse de salaire, licenciement, restructuration de toute sorte, etc.) afin de suivre les conditionnalités auxquelles sont adossées les ressources empruntées. Le Cameroun peut éviter de revivre ce scénario (de crise économique) en se définissant une règle de dépenses publiques par rapport à un prix de référence du diamant, et bien évidemment de l’ensemble des ressources de l’Etat. Une telle règle permettrait d’épargner quand le prix est supérieur au prix de référence, et de désépargner quand celui-ci est inférieur, conduisant ainsi à réduire la transmission de l’instabilité des prix aux dépenses de l’Etat 4-) La décision d’investissement. Le problème avec la seule décision d’épargne est que le Cameroun est encore un pays pauvre. Dès lors, il ne peut pas se contenter de mettre simplement les ressources du diamant dans une banque et de consommer les intérêts. Avec seulement 10% de routes bitumées et la faiblesse d’autres indicateurs d’infrastructures, il y a de la place pour la rentabilité de l’investissement public en évitant les éléphants blancs (exemple d’éléphant blanc: l’ex-Cellucam). Non seulement, de meilleures infrastructures attirent les investissements directs étrangers et participent donc à la diversification de l’économie. Mais en plus, l’utilisation des revenus issus du diamant pourrait affecter positivement l’investissement privé du pays, en permettant une baisse du taux d’intérêt pour les investisseurs du pays. Le Cameroun gagnerait donc à investir. Mais attention, la décision d’investissement ne doit pas être juste le fait d’avoir de l’argent du diamant disponible. En d’autres termes, le pays ne doit pas investir parce qu’il dispose de l’argent du diamant, il doit investir parce que l’investissement est rentable. Les économistes et les gestionnaires camerounais disposent d’une batterie d’outils pour évaluer la rentabilité financière, économique ou sociale d’un projet. Les pouvoirs publics se doivent de se référer à cette expertise. En complément de ces quatre éléments cruciaux, le Cameroun se doit d’adhérer au processus de Kimberley. Une initiative internationale qui vise à lutter contre la contrebande des diamants, et leur utilisation pour financer des guerres civiles. Une telle adhésion augmente le coût lié à l’opportunité d’une exploitation illégale des diamants, et réduit la probabilité de voir naître des groupes rebelles financés par l’exploitation du diamant. Par ailleurs, le gouvernement se doit d’offrir une infrastructure suffisante de services publics (sécurité, santé, éducation…) de qualité aux populations riveraines à la zone diamantifère. Celles-ci doivent percevoir que l’Etat est à leurs côtés, non seulement pour l’exploitation de la ressource mais aussi pour l’amélioration de leur bien-être. Au total, de la manière dont seront traités ces différents points dépendra notre envol comme le Botswana, ou notre effondrement comme la RDC. Maintenant comme on le dit au quartier Ekounou : c’est à nous de voir. * Luc Désiré Omgba est économiste. Ses recherches sur l’économie politique et la gestion macroéconomique des ressources naturelles lui ont notamment valu la médaille d’or du Global Development Network (GDN) des meilleurs économistes des pays en développement de moins de 40 ans dans son domaine de compétence.

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Published by Nouvel Essor - dans société
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