Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 20:32

La DGSE, ça mène à tout. Y compris sous les cocotiers. Entre 1997 et 2004, Félicien Micheloni, 51 ans, dirige à Tahiti un service de renseignement exclusivement dévolu à Gaston Flosse. C'est un vrai pro, un spécialiste de l'infiltration en territoire ennemi, le genre de type qui s'est rendu en mission pour l'Etat en ex-RDA, médaillé pour ses actes de guerre au Tchad ou au Liban. A Tahiti, il utilise tout son savoir. Ecoutes clandestines, coups tordus, filatures de journalistes et d'hommes politiques, surveillance des maîtresses du président, l'arsenal du parfait barbouze est déployé. Aujourd'hui, la justice enquête sur ses activités passées

L'adjudant Micheloni débarque à Papeete en mai 1997. En quelques semaines, il devient responsable d'une cellule de renseignement, pas moins de 19 personnes se succéderont sous ses ordres, au sein du Service d'études et de documentation (SED). Au départ, c'est André Yhuel, un ancien capitaine de la DGSE, qui le recrute pour ses compétences très particulières. Le président de la Polynésie veut tout savoir, sur tout le monde. Yhuel sera son cerveau, Micheloni son bras armé. " Félicien nous a dit qu'il serait notre chef, se souvient Donata Taneota, une ancienne agente du SED, que nous allions être les yeux et les oreilles du président. "

FAITS ET GESTES SOUS SURVEILLANCE

Dès 1997, l'ennemi politique, c'est Oscar Temaru, le rival indépendantiste. Jean Prunet, l'ancien directeur de cabinet de Gaston Flosse, témoigne : " Le président me disait : “Je me demande ce que mijote Oscar…” Cela suffisait pour que je réagisse et que je donne des directives à Yhuel… "

De son domicile à la mairie de Faa'a, du golf à une salle de restaurant, les faits et gestes du leader politique sont auscultés, décryptés. Un compte-rendu est fait à Gaston Flosse, chaque soir. Celui-ci reconnaît : " Il n'est pas impossible qu'à l'occasion de certains événements, il ait été suivi dans ses agissements. " Un euphémisme. Les gendarmes, lors d'une perquisition au Groupement d'intervention de la Polynésie (GIP), où la cellule de Micheloni avait ses locaux, trouveront des photos de Temaru jouant au golf, et même ses relevés bancaires.

"Nous nous sommes intéressés à la vie politique d'Oscar Temaru, et non à sa vie privée, afin qu'il ne remette pas le feu à la ville, assure Micheloni, devant les enquêteurs. Personne ne nous a jamais dit que ce que nous faisions était illégal. " Les gendarmes ont retrouvé la trace des " agents " du SED. Ils ont donné les noms d'une quarantaine de personnalités placées sous surveillance.

Tous ceux qui pouvaient gêner Gaston Flosse étaient visés : Temaru, donc, mais aussi le journaliste Alex du Prel, créateur de Tahiti Pacifique Magazine, connu pour ses révélations sur le pouvoir, l'avocat et opposant Stanley Cross, la juriste Annie Rousseau, l'ex-journaliste devenu opposant politique Jean-Pascal Couraud – surnommé "JPK", sa disparition en 1997 fait toujours l'objet d'une enquête ouverte pour assassinat –, et même… jusqu'à la dernière maîtresse de Gaston Flosse, Loana Fenuaiti. " J'avais appris qu'elle sortait lorsque j'étais absent du territoire, j'ai donc fait vérifier cela… ", admet Flosse.

Du matériel avait été acheté, en quantité : minicaméras, appareils photo, magnétophones. Ces " agents " sont-ils allés trop loin ? Bien sûr, il y a l'affaire JPK, dans laquelle le GIP est suspecté d'avoir joué un rôle actif. Plusieurs témoignages ont accrédité une thèse selon laquelle des membres de la garde prétorienne du président auraient enlevé l'ex-journaliste, trop curieux aux yeux du pouvoir, puis poussé l'interrogatoire jusqu'au décès de l'opposant politique. Gaston Flosse s'est toujours défendu d'avoir donné la moindre consigne, et rien, dans le dossier d'instruction, ne vient prouver son implication. Mais au-delà de ce cas précis, bon nombre de déclarations jettent le trouble sur le SED.

" VOUS NE TROUVEREZ AUCUN TÉMOIN "

Comme celle de Vaite Faaio, ex-agent de charme : " Félicien m'avait demandé d'aller dîner un soir avec un homme dans un restaurant ", relate-t-elle. Plusieurs jeunes femmes auraient ainsi joué le rôle d'appât pour de riches hommes d'affaires, ou des personnalités politiques de passage. La présidence aurait aussi installé une station d'écoute sur les toits de l'Hôtel Prince Hinoï, au cœur de Papeete. Chambres sonorisées ?

Les gendarmes ont saisi une antenne et deux boîtiers émetteurs. C'est un certain Yannick Desjardins, chargé des télécommunications, qui est venu lui-même monter le dispositif. "Il m'a dit que c'était pour un relais pour la présidence ", se rappelle Marc Mai, un employé de l'hôtel. Les gendarmes se sont heurtés à un silence global, lorsqu'il a fallu apporter des preuves. "J'ai peur, je sais de quoi sont capables ces personnes, mon mari a travaillé au SED, lâche une jeune femme auditionnée par les enquêteurs. Vous ne trouverez aucun témoin…" Longuement entendu, poussé dans ses retranchements, Félicien Micheloni n'a rien lâché.

En perquisitionnant son domicile, les gendarmes ont retrouvé un revolver Smith et Wesson calibre 357, caché dans une armoire. Ils ont également saisi son ordinateur, retrouvé quelques courriels menaçants adressés par l'ancien de la DGSE. " Je pense que ce qu'il faut détruire, ce sont surtout les journaleux qui diffusent de telles âneries ", écrit-il ainsi. Ou encore ce mail adressé à Alex du Prel, de Tahiti Pacifique Magazine : " Déplace-toi, je vais tout te dire au creux de l'oreille… "

Récemment, le nom de Micheloni a été cité dans une enquête ouverte à Ajaccio pour une tentative d'assassinat, en 2006. Jean-Louis M., un concessionnaire mitraillé au volant de son 4 ¥ 4, aurait fait l'objet d'un "contrat" de 50 000 euros. Le donneur d'ordres pourrait être, selon la justice, l'une des principales relations d'affaires de Félicien Micheloni, aujourd'hui reconverti dans les travaux publics.

Gérard Davet

Partager cet article

Repost 0
Published by Nouvel Essor - dans société
commenter cet article

commentaires