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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 23:04

Critiqué pour sa stratégie du compromis avec les républicains et ses mauvais résultats en matière d’économie et d’emploi, M. Barack Obama change de ton et propose d’augmenter les impôts des riches. Cette annonce, qui a peu de chances de déboucher sur des résultats concrets, vise-t-elle à remobiliser les électeurs de gauche dans la perspective du scrutin de 2012 ?

En juin 2008, alors qu’il venait d’obtenir l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle, M. Barack Obama déclama, devant des supporters en liesse : « Nous pourrons nous souvenir de ce jour et dire à nos enfants qu’alors nous avons commencé à fournir des soins aux malades et de bons emplois aux chômeurs ; qu’alors la montée des océans a commencé à décroître et la planète à guérir ; qu’alors nous avons mis fin à une guerre, assuré la sécurité de notre nation et restauré notre image de dernier espoir sur Terre (1). » S’il est un président qui a confirmé l’adage de l’ancien gouverneur démocrate de New York, M. Mario Cuomo, selon lequel les candidats « mènent campagne en poésie mais gouvernent en prose (2) », c’est bien M. Obama.

Les sympathisants de gauche ont été nombreux à penser que leur nouveau président, ancien animateur social à Chicago, allait bouleverser le jeu politique en appliquant, grâce au soutien de ses réseaux, le programme et les idées qu’il avait placés au cœur de sa campagne. Ce n’était en fait qu’un marché de dupes passé entre un esprit réaliste briguant le pouvoir et des partisans idéalistes, mais naïfs. En dépit d’une argumentation fleurie prompte à promettre la lune, le pragmatique Obama n’a jamais imaginé que les réseaux militants, armés de leur seule foi dans le civisme et la démocratie, pouvaient véritablement constituer un modèle d’organisation capable d’en découdre avec un système représentatif vieux de deux siècles, dévoyé par le pouvoir de l’argent. M. Obama était un négociateur, pas un révolutionnaire. Ses promesses avaient beau paraître solides comme le roc, elles se sont effritées comme du plâtre chaque fois qu’il prenait place à la table des négociations. Ses opposants ont senti cette faiblesse et l’ont évidemment exploitée à leur avantage.

Pour M. Obama, la politique est affaire de consentement plutôt que de combat. Sa rhétorique autant que sa stratégie législative ont toujours privilégié le choix de l’inclusion, du consensus, de la passivité. S’il s’est souvent plaint de la tendance des républicains à se comporter en preneurs d’otages, voire en ravisseurs, le chef de la Maison Blanche n’a jamais cessé de leur payer la rançon, avec parfois plus de générosité que ses adversaires n’osaient l’espérer.

Pourtant, la droite elle-même n’a jamais montré le moindre intérêt pour sa fameuse gestion « bipartisane ». Durant l’été 2010, alors qu’on lui demandait son vœu le plus cher pour 2011, M. Obama a répondu : « Tout ce que je veux pour Noël, c’est une opposition avec laquelle je peux négocier (3). » Il n’a jamais été exaucé : l’obstruction est restée la règle, et la majorité absolue détenue par les démocrates dans les deux Chambres, jusqu’en novembre 2010, n’a pas fait le poids quand, l’une après l’autre, les réformes progressistes ont été soit torpillées, soit abandonnées avant même leur présentation. Le projet de loi garantissant la liberté syndicale (Employee Free Choice Act), pourtant réclamé à cor et à cri par les organisations de travailleurs, n’a été soutenu que du bout des lèvres par la Maison Blanche et n’a finalement pas débouché. Rien non plus n’a été tenté pour corriger la politique d’immigration défaillante des Etats-Unis. Au contraire : le nombre des expulsions n’a cessé de croître. Les droits des femmes en matière de maternité ont été restreints. L’argent dicte sa loi plus sévèrement que jamais, du fait notamment de la dérégulation du financement des campagnes électorales (4) et des nouvelles diminutions d’impôts, prolongeant celles consenties par l’administration Bush. Face à cette politique régressive, d’autant plus impopulaire qu’elle aggrave les inégalités sociales, M. Obama est resté étrangement placide, comme si rien ne devait jamais entamer son amour du consensus bipartisan (5).

Au tapis sans combattre

Frustrés par leur incapacité à inverser les sondages qui leur prédisaient un score calamiteux à la veille des élections de mi-mandat en 2010, M. Obama et les siens n’ont trouvé pour seule parade que de s’insurger contre l’ingratitude des électeurs de gauche. Alors chef de cabinet de la Maison Blanche, le toujours délicat Rahm Emanuel qualifia de « foutrement demeurés » les progressistes qui menaçaient de retirer leur soutien au président lorsque celui-ci, pour calmer la bronca soulevée par sa réforme du système de soins, abandonna le projet d’assurance publique — il s’est ensuite excusé auprès des attardés mentaux, mais pas des progressistes…

De son côté, le porte-parole de la Maison Blanche, M. Robert Gibbs, persifla les déçus de la « gauche professionnelle » : « Ils ne s’avoueront satisfaits que le jour où nous aurons bâti un système d’assurance-maladie à la canadienne et supprimé le Pentagone. » M. Obama lui-même s’est montré volontiers condescendant envers ceux de ses partisans qui n’appréciaient guère ses cadeaux à la droite. Lors d’un dîner de gala à Greenwich, dans le Connecticut, sous les applaudissements d’un parterre de riches donateurs qui avaient payé 30 000 dollars chacun leur ticket d’entrée, le président fit cette plaisanterie : « Bon sang, on n’a toujours pas rétabli la paix dans le monde [éclats de rire dans la salle], je pensais que ça se ferait plus vite… »

Railler ses propres sympathisants à la veille d’une élection est rarement une bonne idée, et les démocrates n’ont pas échappé au désastre électoral que leur promettaient les sondages : ils ont perdu soixante-trois sièges à la Chambre des représentants ainsi que dix postes de gouverneur, et n’ont conservé au Sénat qu’une majorité très affaiblie. Au niveau des assemblées d’Etat, les républicains ont gagné six cent quatre-vingts sièges supplémentaires, dépassant le record établi par les démocrates aux élections post-Watergate de 1974 (six cent vingt-huit sièges supplémentaires). Jamais les démocrates n’avaient enduré une défaite aussi cinglante. Avec ce goût de l’euphémisme qui est devenu sa marque de fabrique, M. Obama a reconnu que ses efforts pour « unifier le pays » dans une perspective « postpartisane » n’avaient « pas très bien marché » (6).

N’ayant pas retenu les leçons de la débâcle, il n’a pas changé de stratégie. Durant la controverse au sujet du relèvement du plafond de la dette — une mesure qui aurait paru anodine par le passé —, il a devancé à plusieurs reprises les exigences de ses adversaires. Il est allé au tapis avant même de combattre, tant était impérieux son désir de paraître « raisonnable » aux yeux des électeurs indépendants, sans prendre conscience de l’irrationalité politique que traduisait une telle posture.

Au bout du compte, l’accord obtenu in extremis, en août dernier, pour éviter le défaut de paiement s’apparente à une capitulation sans conditions : d’un côté, un plan d’économies budgétaires de 2 400 milliards de dollars qui assécheront les programmes sociaux ; de l’autre, zéro centime de prélèvements supplémentaires pour les hauts revenus. Sur le plan politique, cet accord exauçait 98 % des revendications républicaines, comme s’en félicita le président de la Chambre, M. John Boehner (7). Une manchette du magazine humoristique The Onion souligna, le 3 août 2011, le caractère équitable de la transaction : « Un compromis aussi douloureux pour les démocrates que pour les démocrates ».

Le camp progressiste sort laminé de ces négociations, tout comme l’économie américaine (8). Même Wall Street n’a pas trouvé à se réjouir : quelques heures après la signature de l’accord sur le déplafonnement de la dette, l’indice Dow Jones chutait de 2,2 %, puis encore de 4,31 %deux jours plus tard. Dans la foulée, l’agence Standard & Poor’s dégradait la note américaine, une première dans l’histoire du pays.

Comme d’habitude, les républicains blâmèrent M. Obama, qui, comme d’habitude, ne blâma personne. Louant les vertus du « compromis », il laissa à ses conseillers le soin de réprimander la gauche pour n’avoir pas su reconnaître à quel point les choses auraient pu être pires (9). Cette incapacité chronique à tenir tête aux opposants — ou même à admettre qu’ils existent — a retenu l’attention du psychologue politique Drew Westen : « Quand il le veut, le président est un orateur brillant et émouvant, mais il manque toujours un élément dans ses discours : l’individu qui est la cause du problème. Le méchant de l’histoire est systématiquement effacé du tableau, ou alors évoqué en termes impersonnels, à la voix passive, comme si la misère qui frappe autrui n’avait pas de coupable en chair et en os. S’agit-il d’une aversion pour le conflit, ou de la simple crainte d’effaroucher ses donateurs de campagne (…), difficile de le dire (10). »

A l’instar de MM. James Carter et William Clinton — les deux seuls démocrates à avoir accédé à la Maison Blanche depuis les années 1960 —, M. Obama a choisi de devenir un président infiniment plus conservateur que ne l’était le candidat qui avait triomphé aux élections. Après avoir avalé la couleuvre républicaine, il s’est même vanté — oui, vanté — d’avoir conclu un accord qui abaisserait les dépenses publiques « au niveau le plus bas depuis la présidence de Dwight Eisenhower (11) ».

Que peut-on alors espérer du scrutin de 2012 ? Une chose est certaine : le président n’aura pas à craindre un concurrent démocrate. Certes, le socialiste indépendant Bernard Sanders — unique spécimen de son espèce au Sénat américain — juge que ce serait une « bonne idée » de défier le président sur le terrain des primaires : il y a, selon lui, « des millions d’Américains profondément déçus par le président, qui lui tiennent rigueur d’avoir dit une chose en tant que candidat et fait tout autre chose en tant que président, que ce soit en matière de sécurité sociale ou sur d’autres sujets, qui ne comprennent pas comment il a pu se montrer aussi faible dans ses pourparlers avec les républicains. Oui, la déception est profonde ». Et d’ajouter : « L’une des raisons de la dérive droitière du président est l’absence d’opposition aux primaires (12). »

Personne à gauche ne se pâme d’enthousiasme en pensant à M. Obama. Les militants hispaniques sont réputés mécontents ; tout en lui sachant gré d’avoir mis fin à l’interdiction qui leur était faite de servir sous les drapeaux, les gays lui font grief de ne pas se prononcer en faveur du mariage homosexuel ; les féministes lui reprochent ses dérobades en matière de droit à l’avortement et les écologistes lui ont décerné un zéro pointé pour son action. Sans parler de la guerre en Afghanistan ou de l’état des libertés publiques.

Au sein des progressistes et des minorités, le président continue malgré tout de jouir d’un indice de popularité assez élevé. Aussi tenace soit-elle, l’exaspération que M. Obama fait naître chez nombre de sympathisants de gauche est reléguée au second plan par l’inquiétude, autrement plus dévorante, que suscite la démence des candidats aux primaires républicaines, au premier rang desquels le fondamentaliste chrétien et gouverneur du Texas James Richard Perry.

Ayant échoué à tenir ses promesses de campagne, l’actuel président ne peut désormais compter que sur ce réflexe de peur pour espérer rééditer son exploit historique de 2008. Seul un rejet épidermique des outrances de la droite pourrait inciter les habituels abstentionnistes de gauche — comme les étudiants et les membres des minorités — à surmonter leur déception et à se déplacer jusqu’au bureau de vote. L’expérience démontre néanmoins que la stratégie présidentielle consistant à tenir pour acquis le soutien des progressistes — voire à les insulter — relève du suicide politique. En traitant de haut ceux qui lui demandent de respecter ses promesses, le président a sérieusement entamé le crédit dont il dispose encore auprès de ses anciens électeurs. Il en paiera forcément les conséquences le jour du scrutin, quel que soit l’épouvantail républicain qu’il affrontera.

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Published by Nouvel Essor - dans société
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