N’DJAMENA, 23 mars (IPS) - "Dieu seul sait ce que nous serons demain, mes enfants et moi: depuis deux mois, n’avons plus rien à manger à la maison, nous vivons comme des mendiants", déclare à IPS, Henriette Sanglar, mère de quatre enfants, habitant le quartier Moursal, à N’Djamena, la capitale tchadienne.

«La famine gagne du terrain, même ici à N’djamena. De tous les 14 enfants que j’ai pesés aujourd’hui (17 mars), rares sont ceux dont l’âge et le poids sont conformes. On dirait que ces enfants ne mangent pas depuis deux semaines, les petits (huit) souffrent cruellement de malnutrition», déclare à IPS, Diane Nelmall Koïdéré, infirmière au centre de santé du quartier Ardepdjoumal, dans la capitale.

«A Tassino, un village du district de Mangalmé, dans la région centrale du Guéra (l’est du pays), des femmes creusent dans les fourmilières à la recherche de grains laissés par les fourmis», affirme Stephen Cockburn, coordinateur régional des campagnes et politiques de l’organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam pour l’Afrique de l’ouest, lors d’un passage à N’Djamena.

Même dans le sud du pays, une région agricole, la famine frappe par endroits. Dans le petit village de Bépala, Blandine Karébeye, avec son enfant de deux ans au dos et un autre de cinq ans à la main, a débarqué chez son jeune frère Joseph Ngarmadji au quartier Habéna, dans la capitale.

Elle ne souhaite repartir au village que lorsque la pluie commencera à tomber, sous prétexte que les villageois ont épuisé leurs vivres et pour survivre, ils arrachent les fruits et racines de certains arbres qui ne se consomment pas en période normale.

Si la famine frappe ainsi de plein fouet, au cœur même de la capitale, considérée comme le "grenier" de tous les Tchadiens qui y acheminent les vivres produits sur l’ensemble du territoire, pour y être vendus, ce n’est pas la partie sahélienne du pays qui échappera. Cette zone reçoit moins de 300 millimètres d’eau par an.

Comme en 2011, la famine sévit notamment cette année dans l’est du Tchad, touchant principalement les régions du Kanem, du Guéra, du Salamat, qui sont des zones semi-désertiques. Les faibles précipitations entraînent de faibles rendements agricoles. La saison des pluies dans ces zones sahéliennes ne dure que trois mois contre neuf mois de saison sèche.

Souvent, trois mois après les récoltes, les populations épuisent leurs réserves de vivres, même les semences pour la saison agricole à venir ne sont pas épargnées. Pour leur survie, elles ne comptent que sur l’aide des organisations humanitaires ou tentent l’exode vers les grands centres urbains où elles peuvent trouver facilement de "petits jobs" tels le ménage dans des foyers, la blanchisserie, le jardinage.

"Les enfants et les femmes constituent la couche sociale la plus vulnérable. Une situation comme celle-ci où l’insuffisance de nourriture fait augmenter les prix du marché de 100 à 200 pour cent a des effets dévastateurs et un impact négatif sur les plus fragiles", déplore Marcel Ouattara, représentant du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Tchad.

«La crise frappe des familles qui ont un accès limité aux services de santé de base et qui sont confrontées à la malnutrition de manière récurrente», dit-il.

Face à cette situation, le gouvernement a constitué des stocks de quelque 4.000 tonnes de céréales à l’Office national pour la sécurité alimentaire (ONASA), une structure étatique mise sur pied pour prévenir la famine.

A l’annonce de la famine cette année, le prix d’un sac de céréales de 100 kilogrammes (maïs, mil, sorgho) était de 40.000 francs CFA (environ 80 dollars) sur le marché, mais le gouvernement l’a fixé à 10.000 FCFA (20 dollars) pour les mêmes vivres stockés à l'ONASA.

Cependant, les populations victimes de famine ne profitent pas assez de l’aide du gouvernement pour deux raisons: elles n’ont pas de ressources financières nécessaires pour s’acheter les vivres, malgré la forte réduction du prix; ensuite, les grands commerçants sautent sur l’occasion en faisant des stocks importants qu’ils pourront revendre au prix du marché et tripler ainsi leur bénéfice. La population se trouve donc comme prise entre deux feux.

Le gouvernement mène des contrôles sur les marchés, parfois par des ministres, mais il ne sévit pas contre les commerçants qui organisent la fraude, se contentant de proférer des menaces verbales. Certains analystes dénoncent l’absence de sanction comme un laxisme qui entretient la corruption.

Le 19 mars, Adoum Djimet, ministre tchadien de l’Agriculture et de l’Irrigation, a tenté de rassurer la population par rapport, selon lui, à «l’image très négative véhiculée par les médias internationaux suite à la famine qui touche une partie du territoire». Il a déclaré que «le gouvernement est en train de faire quelque chose pour voler au secours des compatriotes menacés par la famine».

Mais, entre une aide annoncée du gouvernement dont ni la nature ni le délai ne sont précisés et une intervention des agences humanitaires qui tarde à se mettre en place, la population continue à broyer du noir.

Selon Codjo Edoux, chef de mission de Médecins sans frontières (MSF Hollande) au Tchad, «la malnutrition continuera par sévir tant qu’une réponse urgente et énergique n’émane pas des autorités et des humanitaires».

Le gouvernement avait reconnu, début janvier, l'ampleur de la famine en annonçant le prix réduit des céréales, et en lançant un appel à la communauté internationale. Un agent du Programme alimentaire mondial, qui a requis l’anonymat, a indiqué à IPS que des vivres sont en route pour N'Djamena, mais sont encore bloqués au port de Douala, au Cameroun, pays voisin du Tchad.

Plusieurs ONG préviennent que la saison des pluies approche à grands pas et que si rien n’est fait dans un bref délai, toutes les zones affectées par la famine seront inaccessibles par la route. (FIN/2012)