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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 19:08

Ce qui s’est passé devant le commissariat du 2ème arrondissement le 1er février 2013 et le renvoi unilatéral de la police ne me sont pas passés inaperçus et ils illustrent à merveille, s’il en est besoin, la décadence de l’autorité de l’Etat et partant du pouvoir régalien de Deby lui-même.

En effet, le 1er février 2013, deux citoyens-un gorane du Nord Kanem et un zaghawa se disputent autour d’un banal problème de recharge en unités de téléphone mobile. Le zaghawa agresse verbalement le gorane, et celui-ci le poignarde mortellement. Par reflexe sécuritaire, le meurtrier se rend au commissariat de police le plus proche. C’est un acte de citoyenneté : d’abord se rendre à la police pour garantir sa propre sécurité et ensuite se faire juger par la justice de son pays conformément aux lois en vigueur. C’est une démarche normale dans un pays normal. Par contre la réaction des parents de la victime a été plus qu’anormale. Un groupe des combattants zaghawa conduit par un des généraux parents, connu et bien identifié, a fait irruption au commissariat et après avoir neutralisé tous les policiers présents, a froidement abattu le meurtrier et est reparti tranquillement comme s’il venait d’écraser un rat sur une voie tortueuse de la brousse !

Devant ces faits, un constat s’impose. D’abord la défiance faite à l’Etat par des gradés de l’armée. Sous d’autres cieux, cela s’appelle un coup de force ou une mutinerie. Ensuite la faiblesse de l’autorité de l’Etat est incontestablement mise à nu devant l’opinion publique. Comment devraient réagir les autorités d’un pays normal devant une telle situation ? Face à ce défi provoqué par des éléments de l’armée, l’Exécutif se devait mobiliser tous les moyens coercitifs, à savoir la gendarmerie et les forces spéciales pour des sanctions exemplaires à l’égard des insoumis, des responsables dudit commissariat et leurs chefs hiérarchiques. Par contre, si le Chef de l’Etat, chef suprême des armées et garant de la sécurité de ses citoyens, s’est senti humilié par les actes de ses proches, alors il devrait frapper fort pour prévenir des éventuelles récidives. Dans ce cas, c’est le Ministre de la Sécurité et tout son staff qui devraient démissionner pour donner l’exemple.

Au lieu de cela, Deby s’est adonné à un jeu inouï dans son genre : suspendre la police nationale sur l’ensemble du territoire et conférer ses prorogatives à la gendarmerie, à la Dgssie, à la Garde Nationale et Nomade. On croit rêver! Nous sommes en droit de nous demander : sommes-nous sur quelle planète ? Cet acte du Président de la République serait pour certains un geste fort. Il nous a été plutôt démontré d’une manière claire qu’aujourd’hui Deby n’a d’autorité que sur sa main. Il peut signer n’importe quel papier que son égo lui propose sans rechigner. Il ne peut ni réformer son armée, moins encore sanctionner les brebis galeuses. Le phénomène de clanisation des forces de défense et de sécurité (armées, police, gendarmerie, garde nationale et nomade, eaux et forêts…) a commencé à produire ses effets pervers attendus. En effet, ces éléments dichotomisés en clan, non seulement protègent leur patron mais se protègent eux-mêmes. Deby est pris dans son propre piège de « clanisation ». Il ne peut plus oser toucher à un seul élément du groupe zaghawa au risque d’une riposte instantanée. Ainsi la suspension de la police nationale n’est qu’une fuite en avant pour berner l’opinion nationale à fin de cacher ses faiblesses à ses parents ! C’est pourquoi, il n’y a eu aucune arrestation sauf des pauvres sous fifres, inconnus et innocents, qui ont servi de bouc émissaire pour cacher la bêtise. Inconséquent et inconsistant dans ses actes, Deby est incapable d’aller jusqu’au bout de la logique de ses incongruités, celle qui consisterait à appliquer les conclusions de la commission mise en place pour le contrôle de la police. Au passage, notons des actes passés inaperçus, comme la nomination de l’équipe dirigeante de la police alors que celle-ci est suspendue !

Trente ans environ au-devant de la scène nationale et 23 ans à la tête de l’Etat, Deby n’a nullement compris que le meilleur sanctuaire contre l’arbitraire est l’Etat dans toute sa plénitude, c’est-à-dire ancré dans sa structure et dans ses principes régaliens. Avec son bras armé : les forces de défense et de sécurité, les lois et une justice indépendante. Mais Deby n’a jamais pu dépasser son égo tribal et clanique. Ce qui lui explose progressivement à la figure est un effet boomerang de son génie malfaisant.

Deby est certainement l’un des chefs d’Etat d’Afrique qui a le plus froissé et piétiné sans vergogne les textes constitutifs de l’Etat. Il l’a fait de manière inintelligente, sans même mettre les gants, ni user de la moindre formule de politesse. Et pourtant, qui dit Etat, dit l’administration qui en est le fondement. Faut-il rappeler que l’administration d’un Etat normal est subdivisée en deux branches : militaire et civile. Et que cette dernière comporte deux secteurs : public et privé. Tous ces secteurs sont régis par des textes susceptibles d’être aménagés dans un cadre légal par d’autres textes. Au bout du processus, il y a indéniablement des hommes et des femmes chargés de les respecter et de les appliquer.

Après 30 ans de gestion directe ou indirecte de l’Etat, Deby n’a pas su et/ou pu créer une élite, mais il a procédé au contraire à une marginalisation systématique des cadres jusqu’à ce que l’oisiveté sclérose leurs compétences. Pour ne pas avoir procédé à une relève régulière des cadres et des agents, l’administration tchadienne est aujourd’hui bloquée, seuls des bergers et des alphabétisés sont légion.

Constatant la performance des responsables tchadiens qui venaient défendre leurs dossiers pendant les différentes revues annuelles des performances de l’Etat avec les bailleurs, un des partenaires et non de moindre, aurait déclaré que « d’ici 10 ans, les acteurs économiques n’auront plus d’interlocuteurs valables en face d’eux ». C’est un constat : les compétences sont soit sous les arbres ou carrément dans la rue, l’intégration à la fonction publique et la responsabilisation aux postes de direction sont réservés à des jeunots sans formation ou aux faux diplômés. Dans les deux cas, leurs carences intellectuelles étaient patentes face aux bailleurs. Ce phénomène fait suite à la suppression par Deby des règles séculières et fondamentales de la fonction publique : on n’y entre pas comme dans un moulin ! On y entre, faut-il le rappeler, soit par concours, soit sur titre, au vu d’un diplôme universitaire reconnu. Cette règle simple étant déclaré désuète, la porte est grandement ouverte aux dérapages les plus hallucinants surtout dans les secteurs paramilitaires, à savoir la police, les eaux et forêts et les douanes, qui sont faudrait-il bien le souligner, constitués des agents, certes relevant des différents ministères mais gérés par la fonction publique au même titre que les autres fonctionnaires. S’il en est ainsi, les postulants doivent être soumis aux dispositions de la loi qui régit les fonctionnaires de la République. Mais nenni ! Des douaniers, des agents des eaux et forêts, comble de turpitude, ces éléments – des oisifs ramassés dans le sillage des bouffons et du parti Etat, sans aucune formation militaire moins encore professionnelle, sont nommés par décret, généraux et officiers supérieurs et promis aux postes de responsabilité.

Un Etat de droit a la justice et la police pour bras séculier. Elles représentent les éléments fondamentaux d’un Etat normal. La justice fait respecter les lois dans leur application quotidienne par les citoyens et châtie les violeurs de ces lois ; quant au rôle de la police, elle est en quelque sorte le surveillant général, le berger qui garde au quotidien les moutons ; un mouton égaré est ramené d’urgence à l’enclos judiciaire. En décrétant la suspension de toute la police du Tchad, Deby a fait un formidable aveu de taille : que le Tchad est un Etat de non droit, un Etat autocratique, parce qu’un des éléments clefs de la structure manque. Et c’est toute la cruelle vérité au Tchad : un Etat de non- droit aux mains d’un despote qui manipule à sa guise et selon ses humeurs les lois de la république. La justice est à sa botte, le despote en use et en abuse à merveille; on se rappelle des nombreuses décisions judicaires, jusqu’aux condamnations à mort des citoyens déjà condamnés et qui purgeaient leur peine, que l’on a extrait de leurs cellules et exécutés.

Personne, ni au Tchad, ni ailleurs, ne se doute du caractère autocratique du régime de Deby. Mais le fait divers survenu à N’Djamena, a plus que toute autre chose, mis au grand jour et à la face du monde entier, ce caractère autocratique du régime de Deby. C’est Deby lui-même, par ses décisions, qui a fait cet aveu! Un Etat sans police, c’est un Etat où règne la loi de la jungle et c’est exactement la situation du Tchad de Deby.
Depuis, Deby tourne en rond tel un animal qui a mis la tête dans une gargoulette en fer : suspension des activités de la police sur tout le territoire tchadien, renvoi des Ministres concernés, etc. Des actes d’un individu aux abois.

Un autre exemple pour illustrer le mépris de Deby de son administration (civile ou militaire) : il a propulsé son bambin adoptif de 24 ans au grade de général de brigade, or on sait que pour devenir officier dans une armée, il n’y a que deux voies : passer par une école ou se faire distinguer dans l’exercice du métier. Le jeune général n’a suivi ni l’un ni l’autre de ce cursus.

Si l’on peut à comparer les deux cursus (militaire et civil) dans des situations normales et linéaires pour expliquer les mérites et promotions, on peut dire par similitude, qu’ils suivent la même courbe académique : le grade de Lieutenant équivaut à un titulaire d’un DEUG, Capitaine à un licencié ; Chef de bataillon=maîtrise ; Lieutenant-colonel=DEA et enfin un Colonel équivaudrait à un doctorat de 3ème cycle. Le grade de Général n’est attribué qu’à un ancien officier dont le mérite est reconnu grâce à son travail, à ses compétences intellectuelles et professionnelles, c’est exactement comme le grade de professeur ou chercheur qui sont la somme des travaux de recherche et des publications de l’intéressé. On nous objectera que le Tchad a connu une situation de guerres perpétuelles et qu’on ne pourrait pas appliquer des normes classiques pour la promotion de nos militaires ! Certes, il pourrait y avoir quelques rares exceptions, mais cela n’est pas une raison, car le Tchad n’est pas le seul pays qui a vécu cette situation et surtout que ces promotions anarchiques sont faites au détriment des cadres militaires lauréats des grandes écoles et des vrais combattants qui ont fait la guerre où ils se sont faits distingués, ceux-là et ceux-ci sont, comme les cadres civiles soit sous les arbres ou dans la rue. Les bénéficiaires sont les bergers du clan ou apparentés. Les exemples africains (Algérie, Angola, Mozambique….) et ailleurs (comme le Viêtnam, le Cambodge, le Nicaragua) sont légion en matière de réorganisation des forces armées suite à des conflits armés. Le reclassement a eu lieu d’une manière ponctuelle suivi d’une promulgation des textes constitutifs définitifs en la matière.

La situation d’un responsable qui ignore les textes qui régissent sa carrière est comme le combattant qui squatte par effraction la maison d’un prétendu opposant. Il est intimement convaincu qu’il la quittera un jour ou l’autre, alors tous les subterfuges et les menaces pour perpétuer l’occupation sont bons. C’est précisément la situation dans laquelle aujourd’hui se trouve être embrigadé Deby. Il ne pourrait plus avancer faute des compétences ni reculer au risque de perdre son fauteuil ; et pendant ce temps le pays coule!

Issagh Bouyébri Djerou.

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Published by Nouvel Essor - dans société
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