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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 21:02

Jusqu'à présent on a discuté de sortie de crise. Il conviendrait peut-être d'employer une autre expression : "gestion de crise". Car la crise n'est pas finie, elle a plutôt subi - comme cela était prévisible et prévu - une mutation en se développant, comme dans un jeu vidéo, avec l'apparition et l'enchaînement séquentiel de "monstres" de plus en plus forts. Pour le comprendre il suffit d'observer la carte géoéconomique de l'Europe

En Europe, les frontières politiques persistent. Mais, en unifiant l'espace monétaire, toutes les frontières économiques ont été supprimées. C'est ainsi qu'il n'y a plus de frontières entre le bilan d'une banque résidant dans un Etat et celui de la banque partenaire résidant dans un autre Etat. C'est ainsi qu'il n'y a plus de frontières mais des soutirages entre dettes, déficit et défaillances des banques et des Etats. Les encours financiers de la "core" Europe à l'égard de la Grèce sont limités. Mais le risque de la "core" Europe vis-à-vis des pays qui l'entourent est, en comptant les dérivés afférents, de quelques trillions d'euros.

C'est le fruit empoisonné de l'"âge de l'or". D'un or non pas réel mais virtuel, que beaucoup, au cours des dernières années, ont fabriqué et trafiqué et dont beaucoup, partout en Europe, ont à différents titres bénéficié en le faisant circuler par le biais de traites méphistophéliques. Aujourd'hui, ces traites arrivant à échéance, on ne peut pas exclure que la crise de la périphérie, droguée par l'excès de finance injectée par le centre, reste circonscrite à la périphérie et ne se retourne pas, en revanche, comme un boomerang, vers le centre en mettant en exergue, dans un enchaînement de chocs, des pertes systémiques dans les "actifs" inscrits aux bilans des banques partenaires.

Les fautes du passé et les devoirs actuels ne sont certes pas égaux, d'une banque à une autre et d'un Etat à un autre. Notamment, les devoirs des Etats en crise sont et doivent rester absolus, mais désormais la responsabilité appartient à tous. Ayant supprimé ex ante les frontières économiques, on ne peut plus faire valoir ex post les frontières politiques. L'étendue de la crise est systémique et la solution ne peut qu'être politique. La superstructure politique doit s'aligner à la structure économique. Et la simple somme algébrique - totale ou partielle - des gouvernements nationaux plus ou moins forts ne peut pas, à elle seule, faire ce nouveau type de politique que le temps présent réclame. Le temps est stratégique. Nous devons gagner du temps, non pas en regardant au prochain mois mais à la prochaine décennie, pour résorber la crise et organiser l'avenir. Notre avenir, en effet, n'est pas un destin mais un choix.

Dans le domaine de la finance, l'idée première consiste à émettre des eurobonds (euro-obligations). Une idée qui est essentiellement politique et non pas économique, comme l'écrivait déjà en 1790 Hamilton pour les Etats-Unis (si cela peut servir pour couper court à toute polémique, l'Italie peut rester à l'écart dans la première phase, quitte à s'impliquer par la suite). L'idée alternative consiste à coordonner avec transparence les émissions des titres publics émis en euros, en laissant inchangés les coûts nationaux, mais en réduisant dans l'intérêt de tous l'exposition au risque produit par la spéculation financière que nous sommes nous-mêmes en train d'alimenter. Et encore, si les institutions européennes sont fortes, et justement parce qu'elles sont fortes, on peut étendre l'éventail et l'efficacité des actions pouvant être mises en oeuvre. En octobre 2008 avait été envisagée (et soutenue par l'Italie), mais ensuite écartée, l'idée d'un fonds européen de sauvetage bancaire. Certains Etats (dont l'Italie) y auraient perdu en le finançant, mais l'Europe y aurait gagné. Le moment serait-il venu de repenser à quelque chose de similaire ? On peut également prévoir l'intervention du Fonds monétaire international (FMI). Mais non pas en tant qu'institution extérieure, arrivant dans un désert politique, mais plutôt, si l'Europe est forte, uniquement en tant que banque, avec ses capitaux (qui en bonne partie sont également les nôtres), et avec son savoir-faire.

Dans le domaine de l'économie, il faut repenser le modèle de développement. Aujourd'hui, le modèle économique européen est surtout basé sur le marché. Mais ce n'était pas ainsi au début. En effet, au début, l'Europe a été savamment basée sur trois traités piliers. Le traité de Rome, sur le marché. Le traité CECA, sur le charbon et l'acier. Le traité Euratom, sur l'énergie atomique. Dans l'ensemble, la philosophie politique éclairée des années 1950 se résumait dans la formule : le marché là où il est possible, mais le gouvernement là où il est nécessaire. Le premier traité a merveilleusement fonctionné. Le deuxième a épuisé sa fonction. Le troisième n'a jamais pris forme.

A partir des années 1950, dans le cadre de l'économie de marché, l'automobile a été le grand "moteur" de notre croissance. A présent nous avons besoin de quelque chose de nouveau, de différent et de substitution. Pour soutenir le développement, les consommations privées ne suffisent plus à elles seules. Pour le développement, il faut ajouter une demande publique supplémentaire, une demande faite d'investissements publics en énergie, en environnement et en infrastructures.

Il est inutile de se leurrer qu'il suffise, pour cela, de mettre à jour l'agenda de Lisbonne, de plus en plus similaire à la "musculation" d'un ectoplasme. Les investissements en énergie, environnement et infrastructures ne peuvent pas être faits uniquement par le marché. Pour les faire, il n'est pas toujours nécessaire d'employer les budgets publics. On peut les faire également avec des capitaux privés.

Mais une "régie" publique européenne est fondamentale. La crise, du reste, a montré que notre modèle économique ne peut pas non plus être traîné uniquement par l'export, mais justement il doit être rééquilibré par la demande publique interne. Le Fonds Marguerite, le réseau des Caisses européennes des dépôts et prêts, a été un premier pas. Mais il faut aller plus loin. Le plus grave déficit que nous avons aujourd'hui en Europe est le déficit d'idéaux et de volonté. Dans A la recherche du temps perdu, il est écrit que "le seul véritable voyage n'est pas d'aller vers d'autres paysages, mais d'avoir d'autres yeux". Nous ne devons pas perdre davantage de temps.


Giulio Tremonti est ministre italien de l'économie et des finances.

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Published by Nouvel Essor - dans société
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