Pour mieux comprendre, un bref rappel de l’histoire récente :

Le Mouvement Patriotique du Salut(MPS) est l’émanation du Front Islamique du Salut du Soudan (FISS), le premier est l’aîné du second d’une année. Certes, le Président Deby est tout sauf islamiste, mais il faut reconnaître que le FISS est arrivé à s’infiltrer très profondément dans le tissu socio-culturel et éducatif tchadien à travers ses multiples réseaux tentaculaires qui se trouvent à la Présidence, à l’Education nationale (surtout), dans les associations caritatives et humanitaires. Sans exagérer, on serait tenté de dire que le Tchad se trouve actuellement dans un climat ambiant teinté d’islamiste qui ne dit pas son nom, et le paysage social subit par conséquent une transformation subséquente à vue d’œil sans que personne n’y trouve mot à dire. Sans tambours ni trompettes, le Tchad, Etat laïc, avec un islam soufiste très tolérant, est entrain de devenir le prolongement naturel de la pensée islamique soudanaise, c’est pourquoi à chaque fois qu’il y a des soubresauts politiques dans les rangs du FISS, les répercussions sont immédiates au Tchad. En effet les problèmes de Darfour et son corollaire au Tchad sont la conséquence de la scission du FISS Islamique soudanais intervenu à la suite d’un document, connu depuis lors sous le fameux nom de « Document des Dix ». En d’autres termes, dix éminents cadres du Front Islamique dont l’actuel Vice-Président Osman Ali Taha, l’éminence grise du système et responsable du parti, Dr Naafi Ali Naafi, l’actuel conseiller spécial chargé de la discipline religieuse ; l’actuel Ministre de l’énergie ; Dr Ghazi Salah Eddine…. ont produit ledit document dans lequel ils accusaient le père spirituel de déviationniste. Ces cadres dont certains étaient camarades de lycée et/ou de l’université, d’autres des disciples rompus de Dr Hassan Attourabi sont bien très connus dans le milieu politique.

Ce document était donc considéré par l’armée comme une fatwa rendant licite et légitime la mise à l’écart du père fondateur du FISS. La suite on la connaît : le coup de force du Général Al Béchir contre Attourabi en 1999, la dissolution de l’Assemblée et in fine la scission du front avec comme conséquences immédiates la création de JEM.

Treize ans après, d’autres cadres viennent de produire le mois dernier un document appelé le « Document de 1000 » ; le pouvoir soudanais a pris très au sérieux ce document et s’est empressé de l’étouffer en frappant très fort tous ceux qui ont osé publier le contenu : fermeture des journaux islamistes « Al-Intibah et Al-Alwan », arrestation des directeurs des publications, confiscation du matériel d’édition, etc. La spécificité de ce document est qu’il est paraphé pour la première fois par des cadres du Congrès National tendance Al Béchir et le Congrès populaire tendance Attourabi. Pour beaucoup d’observateurs, c’est la réconciliation du Mouvement Islamique avec lui-même contre les dérives du pouvoir en place.

Le document énumère toute une panoplie des griefs à l’endroit du régime, entre autres la scission du Sud-Soudan et un éventuel découpage de ce qui reste, et le document d’ajouter dans la liste : « l’assassinat des cadres du Mouvement islamique, à savoir Sheikh Ibn Oumar et l’Officier Addoma Ali en connivence avec les forces extérieures ! » Depuis lors les familles des deux illustres disparus s’agitent dans une effervescence sans pareil. Tout l’arsenal politico-juridique est mis en route, en attendant l’aboutissement et les conclusions de cet arsenal, serions-nous tenté de conclure que le Président Deby a exécuté une mission commanditée de l’extérieur ?

Abdel Fatah Mohammed El Tinawi
Journaliste, (El Fasher)