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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 23:44

amzatboukariyabaraAvant de commencer, je tiens à remercier vivement les organisateurs et les partenaires de cette table ronde en hommage à Pius Njawe. Je remercie donc Mme Valese Mapto-Kengne, l'AFRICASUM, l'AÉÉSSÉ, et la Diaspora camerounaise pour le changement (CAMDIAC). Et avant d'aborder le thème de la table ronde qui est "La place de la presse dans les processus démocratiques en Afrique ", je voudrais faire quelques remarques par rapport à ce que représente la figure de Pius Njawé.

Premièrement, d'un point de vue personnel, je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de rencontrer Pius Njawe, mais il faisait partie des quelques personnalités auxquelles j'accordais beaucoup de respect. Avec le recul je constate que Njawe est mort en 2010 dans un accident de voiture, que l'activiste panafricain Tajudeen Abdul-Raheem est décédé en 2009 dans un accident de voiture, que le journaliste congolais Floribert Chebeya qui dirigeait La voix des sans voix, a été retrouvé assassiné dans sa voiture en juin 2011 ; que le journaliste burkinabé Norbert Zongo avait été assassiné en 1998 par des personnes qui ont voulu faire croire à un accident de voiture.

À l'époque où j'ai appris la nouvelle du décès de Pius Njawe, je travaillais à Paris, dans une administration française qui s'occupe des réfugiés politiques. Les journalistes africains faisaient partie de mes préoccupations, de mes interlocuteurs et de mes informateurs, et des personnes qui viennent demander l'asile en France, au nom de la liberté d'expression. Pius Njawe faisait donc partie des personnes dont je suivais les positions critiques pour mieux comprendre l'actualité du Cameroun, et de l'Afrique en général.

C'est un homme qui représentait un mélange de dissidence et de subversion, et une véritable voix de la résistance. Je parle de résistance et non d'opposition, car je pense que Njawe faisait partie des activistes qui refusent de faire simplement de l'opposition en restant dans le système, et qui préfèrent donc agir contre le système depuis l'extérieur.

Quand je parle de l'extérieur, je parle de la diaspora, mais le fait de rester dans son pays, de militer, et d'aller en prison pas moins de 126 fois est aussi une manière de lutter depuis l'extérieur. C'est une manière de montrer que le fait d'être enfermé physiquement entre quatre murs ne doit pas empêcher de continuer à penser et vivre pour la liberté. C'est ce genre de conviction qui a nourri des grandes figures de l'histoire comme Gandhi, Mandela, Martin Luther King, Kwame Nkrumah, ou Kenneth Kaunda.

C'est aussi ce genre de paradoxes qui fait que nous devons continuer à nous interroger sur ce que signifie l'emprisonnement de responsables africains à la Haye, car il y a derrière cela tout un problème de censure et de manipulation de l'information par la presse et les médias dominants. Dans les contextes du Congo, de la Libye, de la Côte d'Ivoire ou du Mali, il ne faut pas oublier que la guerre est toujours médiatique, et qu'elle est paradoxalement un vecteur de la circulation des idées, aussi bien impérialistes et réactionnaires que panafricaines et progressistes.

Quand nous connaissons l'histoire de comment les indépendances ou la démocratie sont revenus en Afrique – et je dis bien revenus parce que l'Afrique avait son indépendance et ses formes locales de démocratie avant la colonisation – quand nous connaissons cette histoire-là, nous savons que de nombreuses figures nationalistes africaines n'ont pas obtenu leurs diplômes dans les universités occidentales mais dans les prisons coloniales et néocoloniales. Pius Njawé avait donc au moins...126 diplômes de démocratie !

Tout cela pour dire que nos cimetières et nos prisons sont remplies de personnes auxquelles les forces impérialistes ont imposé le silence.

Deuxièmement, en général, quand je suis invité à intervenir sur un événement comme celui-ci, je fais tout mon possible pour faire le déplacement. Cette fois-ci, je ne pouvais vraiment pas me permettre de venir à Montréal. Le fait de pouvoir utiliser la technologie pour communiquer avec vous de Paris à Montréal, et pour s'informer, pour échanger autour de l'hommage à Pius Njawe, cela me donne l'impression que nous pouvons faire beaucoup de choses malgré la distance.

Je ressens également un rapport entre cette distance géographique, la capacité technologique, et la question des générations par rapport à la transmission de l'information. Sur la génération, techniquement, Pius Njawe aurait pu être mon père, il est né en 1957, je suis né en 1981. Je n'ai pas du tout grandi dans le même contexte historique, politique, économique et social que lui, mais son engagement montre une voie pour les jeunes générations. Quand je lis ici que Njawe a fondé Le Messager en 1979, donc à l'âge de vingt-deux ans, je constate par exemple que moi, qui vais avoir trente-et-un an dans deux jours, j'ai déjà neuf ans de retard par rapport à ce que Njawe a réalisé dans son époque.

Plus généralement, quand je regarde l'histoire des processus indépendantistes ou démocratiques, je me rends compte que les générations précédentes, qui n'avaient pas accès à autant de moyens d'information, de communication, et de transport, les générations précédentes qui n'avaient pas ce sentiment de liberté que nous donne aujourd'hui la technologie, ces générations-là ont réalisé beaucoup plus de choses, avec beaucoup moins de moyens. C'est donc un défi qui se pose pour les nouvelles générations. Comment imposer un nouvel agenda en matière d'éducation, d'information et de mobilisation politique en Afrique ? Comment faire en sorte que cet agenda ne soit pas celui imposé par les médias occidentaux ?

Troisièmement, je crois que les générations précédentes ont gagné des grands combats avec des moyens beaucoup plus limités parce qu'elles ont compensé les limites techniques par la mise en place de réseaux de solidarité particulièrement forts, et d'une capacité de sacrifice plus élevée qu'aujourd'hui. Ce sont des générations qui ont lié l'exigence de la lutte à la rentabilité sociale de ne pas se compromettre avec des régimes néocoloniaux. Ce sont des générations qui ont créé des réseaux avant l'apparition des réseaux sociaux technologiques.

Par exemple, le nom du journal de Pius Njawé, Le Messager, est très bien choisi. Le messager est celui qui apporte la nouvelle, il est donc celui qui prend le risque de voir son élimination perçue comme le moyen le plus simple de détruire la nouvelle qu'il apporte. Si une information échappe au régime, il suffit de supprimer ou de discréditer celui qui détient l'information. Le messager est aussi celui qui se déplace, et cette notion de déplacement est très importante dans l'histoire de l'Afrique, et encore plus dans l'histoire du panafricanisme, qui est une histoire de circulation à l'échelle mondiale.

On situe généralement la naissance de la presse panafricaine au niveau des interactions entre la Caraïbe, l'Afrique de l'Ouest anglophone, et les Etats-Unis. Entre la fin du 19ème siècle et le premier quart du vingtième siècle, je pense à des figures comme les Antillais Edward Blyden et Marcus Garvey, je pense à l'Egyptien Duse Mohamed Ali, à un certain nombre d'intellectuels ghanéens, au nigérian Namdi Azikiwe, et à bien d'autres qui ont utilisé leurs talents et leurs moyens personnels pour faire vivre des idées. Ce sont ensuite des individus qui deviennent les messagers. Dans le cas du journal de Marcus Garvey, les messagers étaient les marins et les soldats antillais et noirs américains qui apportaient les journaux à chacun de leurs voyages en Afrique, en Europe ou en Asie au moment de la Seconde guerre mondiale.

Dans le quatrième point, pour arriver à la thématique de la table ronde, je dirais que le journaliste est un acteur social important en Afrique. Le journalisme est aussi une science, car l'information est une construction que le journaliste doit déconstruire. Le journaliste dit ce qui a eu lieu, ce qui est réel et factuel. À partir du moment où il a la parole ou la plume, c'est à lui que revient la construction d'une intrigue, c'est-à-dire le choix des éléments sélectionnés qui vont être mis dans un certain ordre pour que les choses soient présentées dans un rapport de causalité vraisemblable.

En revanche, la déconstruction consiste à changer l'ordre pour montrer comment des choses invraisemblables sont présentées comme des normes. La déconstruction consiste donc à montrer que ce qui est vraisemblable n'est pas véritable. La vraisemblance de la démocratie ou de l'indépendance, ce n'est pas la vérité de l'égalité ou de la liberté. Les questions sont donc nombreuses.

- Comment une certaine presse qui se dit panafricaine ou indépendante peut-elle faire passer pour des démocraties des régimes dirigées depuis vingt, trente, quarante ou cinquante ans par des dynasties ?
- Comment des chefs d'état qui n'ont pas eu de résultats arrivent-ils à faire croire aux populations qu'en dehors de leur réélection, il n'y aurait point d'alternative ?
- Comment peut-on croire à la réalité d'une indépendance ou d'une liberté des pays africains quand l'actualité nous montre des présidents africains qui ne sont plus considérés comme responsables auprès de leurs propres concitoyens mais auprès de la communauté internationale ou des anciennes puissances coloniales ?
- Comment se fait-il que des journalistes risquent leur vie quotidiennement pour dénoncer des pratiques graves à la tête de nos pays africains, mais que la population demeure silencieuse ou impuissante face aux excès dénoncés et prouvés ?



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Published by Nouvel Essor - dans société
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