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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 18:33

En acceptant d'être nommé premier président de la Cour des comptes par Nicolas Sarkozy, n'avez-vous pas l'impression d'avoir été pris en otage ? Je ne raisonne pas comme cela car présider la Cour des comptes n'est pas une fonction politique. C'est une fonction indépendante et inamovible, à côté de l'exécutif et du Parlement. Le premier président de la Cour des comptes n'est pas dans la situation d'un ministre qui doit adhérer à la politique gouvernementale et est révocable du jour au lendemain. C'est un magistrat.

Il n'empêche, avec la nomination de Michel Charasse au Conseil constitutionnel, cela fait dans la même semaine deux "pioches" à gauche.

Je partage l'avis de Michel Rocard lorsqu'il dit que la République a intérêt à fonctionner autrement, dans un cadre plus apaisé. On se trompe en mettant sur le même plan la participation au gouvernement et l'acceptation de fonctions indépendantes.

J'ai des convictions bien ancrées mais je n'ai jamais conçu la politique comme un champ de bataille. J'ai toujours eu pour principe le respect des convictions de l'autre.

D'où peut-être mon parcours : entre 1998 et 2001, j'ai travaillé avec Alain Lambert, alors président UMP de la commission des finances du Sénat, à l'élaboration de la LOLF - loi organique relative aux lois de finances -, je n'ai cessé de militer, par-delà les clivages politiques, pour le développement d'outils d'évaluation et de contrôle susceptibles d'améliorer la transparence et la gestion des finances publiques.

C'est une décision forte de la part du président de la République de nommer à la Cour des comptes un homme issu de l'opposition.

Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter votre vie d'élu ? L'intérêt et l'importance de la fonction. La Cour a un rôle irremplaçable dans le contrôle et l'amélioration de la gestion publique, pour lesquels je me suis toujours battu.

Comme cela s'est-il passé avec Nicolas Sarkozy ?

Lorsque mon nom a commencé à circuler, j'ai demandé à avoir un échange avec lui. Le rendez-vous a été vite pris. C'était il y a quelques semaines.

Vous étiez donc demandeur ? J'ai dit au président que si la proposition m'était faite, je l'accepterais.

Qu'a-t-il exigé de vous ? Rien. Il m'a dit : "C'est une fonction totalement indépendante, je ne te demande pas de renoncer à tes convictions."

Vous vous tutoyez ? Oui. Nous nous connaissons depuis longtemps. Il a ajouté : "Cela implique seulement de la part du premier président de renoncer à toute activité politique et engagement partisan."

Dans mon esprit, c'était évident. A partir du moment où l'on devient chef de juridiction, cela implique un devoir d'impartialité et de neutralité.

Certains soulignent que vous avez fait ce qu'il fallait pour être choisi par Nicolas Sarkozy. Ils remarquent qu'en tant que président de la commission des finances, vous avez été discret sur l'affaire d'arbitrage concernant Bernard Tapie. Discret ? Les auditions, que j'ai voulues ouvertes à la presse, ont battu des records d'audience ! Je trouve ces remarques injustes et inexactes. J'ai voulu que la commission procède à toutes les auditions nécessaires, et j'ai rendu publics des documents qui seraient restés confidentiels sans cela.

Grâce à ce travail, l'opinion publique et les responsables politiques ont été en mesure de se faire leur propre opinion sur une affaire complexe. Mes pouvoirs et mes prérogatives ne me permettaient pas d'aller au-delà. C'est à la justice - et non à une commission parlementaire - de juger les litiges et de prononcer d'éventuelles condamnations.

D'ailleurs, à la suite des auditions, des recours ont pu être déposés. Le travail d'un député n'est pas celui d'un juge ni d'un procureur. Chacun doit rester à sa place dans une République qui fonctionne.

Avant de dire oui à Nicolas Sarkozy, avez-vous consulté Martine Aubry ou Laurent Fabius dont vous êtes proche ?

Ce genre de décision, on la prend seul. J'étais capable d'imaginer comment ils pouvaient réagir. Je les ai informés après que le président de la République m'avait annoncé, la veille au soir du conseil des ministres, qu'il m'avait choisi. J'ai été très sensible à leur réaction amicale et fier de la parole politique qu'ils ont portée ensuite.

Martine Aubry trouve les nominations du président de la République trop politiques. Cela ne vous met-il pas en porte-à-faux ?

Elle a dit aussi que ma nomination "honore toute la famille socialiste."

François Hollande, dont le nom avait aussi circulé pour la Cour des comptes, estime que c'est un magistrat qui doit la présider, pas un politique. Mais c'est bien un magistrat qui présidera la Cour des comptes. Dès lors que je suis nommé, je le deviens avec tous les droits et obligations que cela comporte. Et d'abord celui de respecter et porter un travail collégial et contradictoire.

Vous avez annoncé que vous alliez quitter la politique. Vous étiez pourtant très bien élu en Isère, reconnu par vos pairs à l'Assemblée, sacré député de l'année en 2009. Cela traduit-il une lassitude ?

Non. J'ai exercé de très belles fonctions à l'Assemblée nationale : rapporteur général, questeur, président de la commission des finances. Je suis le coauteur de la LOLF. Je me suis battu pour que le Parlement s'affirme mais, à 58 ans bientôt, je pense que je peux servir la République d'une autre façon et que d'autres que moi, à l'Assemblée, peuvent continuer ce combat.

Ne vous êtes-vous pas dit : "C'est désespérant, le PS n'est plus capable de remporter une présidentielle, je ne serai jamais ministre" ? Non, une fois de plus, je ne raisonne pas comme cela. Qui peut dire aujourd'hui qui gagnera la présidentielle de 2012 et dans quelle configuration sera formé le gouvernement ?

Vous excluez de revenir dans la vie politique ?

Je ne me pose pas la question. Je trouve curieux que dès que quelqu'un est nommé à une fonction, on lui demande quand il compte en partir. Je suis là pour exercer pleinement la fonction. Je suis convaincu que pour être utile à l'institution que je préside et à ses missions, il faut de la durée. Manifestement, j'en ai.

N'est-ce pas difficile de succéder à Philippe Séguin ? Evidemment si. C'est un personnage qui en imposait. Il va y avoir un changement de style mais pas de ligne, cela, je vous le garantis. S'il y a une conviction que je partageais avec lui, c'est la nécessité de faire respecter les compétences et le rôle de la Cour. Il avait contribué à faire reconnaître dans la Constitution la mission de la Cour pour l'évaluation des politiques publiques et l'assistance au Parlement comme au gouvernement. Je serai extrêmement vigilant là-dessus.

On dit que sa famille se réjouit de votre nomination. Si c'est vrai, j'en suis heureux. J'avais à la fois respect, considération et sympathie pour Philippe Séguin.

Propos recueillis par Françoise Fressoz

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Published by Nouvel Essor - dans société
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