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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 21:24

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, l’effort de guerre fourni par les troupes africaines pour assister les Alliés (France, Angleterre), principales puissances colonisatrices en Afrique, aura largement contribué à sensibiliser l’opinion des métropoles sur l’injustice coloniale. Dès lors, se sentant moralement coupables dans leurs conquêtes, après avoir expérimenté une guerre de libération, des puissances comme la France tenteront dès la IVIVème République (1946) d’intégrer leurs colonies sous le vocable de l’Union Française, substitué à celui conceptuellement plus lourd d’Empire, tandis que l’Angleterre, dès la même année, laissait le soin à chacune de ses colonies, de pouvoir trouver son propre équilibre naturel. Mais c’est surtout avec les réformes françaises, dans la Loi Cadre de 1956, que les territoires francophones d’Afrique seront dotés d’une véritable personnalité qui allait leur conférer leur autonomie, puis leur indépendance. Dans cette affaire, d’aucuns comme le Président SENGHOR auront dénoncé la balkanisation de l’Afrique, cependant que cette personnalisation territoriale sera maintenue avec l’accession à l’indépendance des futurs Etats et fondera en droit leurs rapports postcoloniaux dans un timide statu quo frontalier, établi sur la base du principe d’intangibilité des frontières.

Les tracés coloniaux auront ainsi décidé en Afrique de la souveraineté et personnalité de ses Etats actuels, et c’est à juste titre qu’on dira que c’est sur la base de cadres spatio-temporels artificiels qu’aura été fondé l’Etat africain. Mais qu’en est-il alors advenu, depuis lors, des populations placées au sein de ces cadres territoriaux que les « pères » des indépendances ont voulu intégrer dans le cadre fictif d’Etat nations, artificiellement établis et sans véritable assise sociale pouvant se définir comme nationale ?

 

 Des sociétés hétérogènes

 

Il faut dire à cet effet que le nationalisme(2) qui avait animé en son temps ces « pères » de l’indépendance, n’était point un nationalisme de masse, mais bien plutôt de classe, en ce sens qu’il se voulait la projection idéale d’une infime minorité d’intellectuels, formés à l’école occidentale pour la plupart, et qui voulait fonder essentiellement sur l’idéologie du socialisme l’intégration de ces peuples hétérogènes. Ceux-ci, du reste, ne se sentaient nullement soudés les uns aux autres, mais suivant leurs affinités ethniques, se considéraient comme plus proches du voisin de l’autre côté de la frontière que du « concitoyen » prochain ; s’identifiant ainsi plus à son appartenance socioculturelle qu’à son cadre juridico-politique. Cependant, si l’idée de nation a pu être mesurée en termes de sentiments communs, de lutte et de vie commune, se traduisant en une prise de conscience collective, dans l’expression de la plus forte moyenne sociale d’un peuple, c’est bien dans le sentiment de commune lutte pour l’indépendance que se voulait fonder par les « pères », ces quasi-nations nouvellement souveraines.

Mais ce sentiment de communauté en Afrique n’a pas été soutenu alors par les masses sociales ; soit parce qu’elles ne comprenaient rien au discours étranger des élites, aussi bien du point de vue de leurs concepts que de leurs idées ; soit du fait composite de leur hétérogénéité ou manque de cohésion entre entités communautaires qui ne les prédisposait pas à une solidarité collective. Mais le tort en revient surtout aux dirigeants de l’indépendance qui, plus préoccupés par leur enrichissement économique rapide, sinon par leur prestige personnel, n’ont pas su participer suffisamment à l’organisation culturelle d’une telle conscience nationale, en travaillant à la reconstruction d’un fonds culturel, commun à leurs communautés de base, en vue de leur édification en nation commune, qui leur aurait ainsi permis de se doter dès lors d’un élan dynamique susceptible, avec la participation de tous, de pouvoir les galvaniser vers un destin commun. A défaut d’avoir pu sceller ainsi un pacte social dès le début, les Etats africains en sont

amenés à être confrontés de plus en plus aujourd’hui, et sous des formes diverses, à des conflits ethniques ou religieux. Ce nationalisme qu’avaient voulu fonder les « pères » de l’indépendance, n’était donc nullement un nationalisme rassembleur, puisqu’il lui manquait cette assise culturelle commune, susceptible d’être relayée dans ses aspirations par l’élite, afin de pouvoir se déployer sur le territoire commun. Ce territoire, du reste délimité arbitrairement ne constituait point le socle d’une communauté historique unie dans ses origines par cette matérialisation de l’identité nationale. Aucune tradition ne l’eût enregistré comme patrimoine commun, soit en la légitimant sous forme de mythe, soit en la commémorant sous forme de légende, ou encore en la célébrant sous forme d’épopée. Et quand bien même cela était, il y eut rarement une langue locale commune, susceptible d’en imposer la conscience et la faire partager aux masses. Parce que justement entre la base et le sommet, il y a eu comme un dialogue de sourds ; les masses populaires alors ne se sont point bien reconnues dans le pouvoir politique africain, parce que nullement dépositaire de ses croyances religieuses et coutumières, de ses valeurs éthiques et morales ou de ses institutions sociales et politiques particulières.

Aussi, n’avaient-ils pas facilement conscience de leur identité dans l’Etat nouveau. Le plus souvent, seule l’ethnie du chef était solidaire de la politique du chef, ce qui lui permettait ainsi, dans un contexte de quasi tribalisme, de pouvoir garantir son hégémonie sur les autres entités (minoritaires ou non) et en même temps de conférer au chef, par cette assise quelque peu tribale reposant sur le fait ethnique, qui se prolonge dans les ministères publics et les contingents armés, sa permanence politique au pouvoir. Tout le problème de l’Etat africain transparaît en définitive dans la configuration, sinon quasi totale des régimes militaires actuels, tout au moins dans la prédominance au pouvoir de soldat-présidents) du chef au sein des Forces Armées et où le rythme infernal des coups d’Etat est essentiellement affaire de prépondérance tribale. Il va sans dire que dans un tel contexte, les autres ethnies ou groupes sociaux antagonistes, ne pouvaient moralement pas se sentir partie prenante de l’Etat et s’engager ainsi dans l’action politique du chef. D’aucuns, s’ils ne s’adonnent pas tout simplement au sabotage, souhaiteraient secrètement sa chute, ne pouvant espérer aucune forme d’alternance. Dans ces systèmes pratiquement verrouillés en effet, très souvent seul le coup d’Etat militaire sert d’outil d’alternance.

Il faut ajouter à ce manque d’intégration nationale, qui induit en même temps un manque de solidarité, de discipline et de culte du travail en Afrique, les vieilles rancœurs entre anciens dominants et anciens dominés, entre descendants de l’aristocratie et de la paysannerie notamment, développées surtout à l’époque de la traite, et que les colons ont utilisées pour diviser les africains en s’appuyant sur ces anciens dominés comme cadres politiques modernes, après avoir largement utilisé le cadre de légitimité des anciennes chefferies dans le système

 

de relais administratif de chefs de canton ou, sous d’autres cieux, de chefs de tribus. Mais ce seront surtout les descendants des dites classes inférieures (serfs, artisans ou captifs) qui, formés à l’école occidentale, tenteront dans le cadre des nouvelles administrations postcoloniales de renverser la tendance, avec le secret dessein d’opérer plus tard une revanche historique. Justes ou non, dans tous les cas, les situations de domination pré ou postcoloniales, n’ont pas aidé à renforcer la conscience nationale dans les néo-Etats africains ; et la revendication d’une « justice sociale » s’y est toujours faite avec une arrière pensée revancharde, dans la continuité d’une logique de conflits visant à renverser, puis dépouiller et liquider moralement une catégorie sociale distincte, démographiquement minoritaire et culturellement privilégiée, dont la légitimité parfois historique risquerait de menacer celle des nouveaux tenants du pouvoir (issues de classes traditionnellement inférieures en général). Au demeurant, ces antagonismes sociaux sont aussi nourris au sein des populations.

 

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Published by Nouvel Essor - dans société
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