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20 janvier 2010 3 20 /01 /janvier /2010 21:21
19 janvier

par Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS

Le Chili vit à l’heure de l’alternance tranquille depuis dimanche 17 janvier 2010. Sebastian Piñera, le candidat des droites unies, l’a emporté sur Eduardo Frei, qui portait les couleurs de la Concertation, coalition de centre gauche au pouvoir depuis 1989. Vainqueur et vaincu se sont mutuellement congratulés. La présidente en exercice, Michelle Bachelet, a également félicité celui qui va être appelé à lui succéder en mars prochain. Elle l’a d’ores et déjà invité à partager certaines responsabilités internationales. Rien d’extraordinaire dira-t-on que cette alternance tranquille, en démocratie. Au Chili cette confirmation de normalité institutionnelle fait pourtant évènement. Pour la première fois depuis la fin de la dictature, un président de droite va exercer le pouvoir suprême. Et pour la première fois depuis 1958, le camp conservateur accède au palais de la Moneda, l’Elysée chilien, de façon pacifique et électorale. Un cycle politique, celui du traumatisme provoqué par les années Pinochet (1973-1989) vient ainsi de se refermer. Le Chili tourne une page tragique. Il lui reste à inventer un chapitre nouveau, plus raisonnable et moins émotionnel.


Il reste malgré tout à s’interroger sur le contexte de ce résultat. Pourquoi aujourd’hui cette victoire de Sebastian Piñera ? Comment la Concertation a-t-elle pu laisser échapper une victoire que la cote de popularité de la présidente sortante lui laisser espérer. Mais gagne-t-on une votation sur un bilan ? Certes la Concertation pouvait légitimement afficher depuis 1989 un taux de croissance économique de 5% par an en moyenne, la réduction du taux de pauvreté de près de 40% à un petit peu plus de 13%, la mise aux normes démocratiques de la Constitution. Les militaires ont été renvoyés dans les casernes. Un certain nombre ont été mis en examen pour les crimes commis pendant les années noires. Il n’y a plus de sénateurs à vie. Sans doute un certain nombre de chantiers restaient ouverts, celui de la réduction des inégalités, et la réforme de la loi électorale. Ces objectifs concrets étaient faciles à identifier et à intégrer dans un programme présidentiel. Pour autant, ils ne s’inscrivaient plus dans un horizon. Pinochet est mort. La Concertation après le décès du caudillo perdait son dénominateur fondateur. Elle est restée sans projet. Le pinochétisme politique, déplacé, démonté, l’antipinochétisme ne mobilise plus. Victime de ses succès la Concertation n’attirait plus la jeunesse qui l’identifiait au pouvoir, à l’autorité et paradoxalement au passé. Incapable de se refonder, la coalition, qui rassemble quatre partis politiques, la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste, le parti radical-socialiste, le Parti pour la démocratie, s’est perdue en 2009 dans des querelles intestines l’ayant conduite à faire l’impasse sur les primaires qui avaient si bien réussi en 1999 et en 2005 aux candidats qu’elle avait présentés, Ricardo Lagos et Michelle Bachelet. En panne d’idées nouvelles, bureaucratisée, la Concertation s’est finalement divisée. Elle est arrivée aux élections avec trois postulants, un officiel, Eduardo Frei, et deux outsiders, Jorge Arrate et Marco Enriquez Ominami. Face à elle, la droite avait un candidat unique, Sebastian Piñera. Qui à la différence de ses prédécesseurs n’avait rien à voir avec le passé dictatorial. Opposé à Pinochet, il a manifesté contre le général-président. Un film d’époque opportunément retrouvé et utilisé dans un clip de campagne, montre un jeune Piñera, chevelu et revendicatif dans les rues de Santiago. Homme d’affaire à succès, il a pu mettre en avant dans son curriculum des médailles entrepreneuriales, une expérience mise, selon son argumentaire, au service du pays. Ainsi humanisée, la droite, discrètement appuyée par l’épiscopat, mal à l’aise depuis 2006, avec une présidente athée et divorcée, offrait une vraie alternative, respectueuse des valeurs démocratiques.

Cette victoire de la droite va-t-elle provoquer des changements majeurs au Chili et en Amérique latine ? La droite, maintenant aux affaires politiques, et déjà détentrice des pouvoirs économiques et médiatiques est désormais aux commandes pour longtemps. D’autant plus qu’au centre gauche, l’heure est déjà aux règlements de compte, exercice habituel d’après défaite. La gestion économique du pays ne va probablement pas être changée dans ses fondamentaux. Le Chili pratique depuis plus de vingt ans un « régionalisme commercial ouvert », privilégiant la concurrence internationale sur toute forme d’intégration sud-américaine. Et comme le président élu a signalé qu’il ne toucherait pas aux programmes sociaux de ses prédécesseurs, là encore, si cet engagement est respecté, la différence, si différence il y a, se lira dans le détail.
La rupture éventuelle sera plus sensible à l’international. La perception que le monde extérieur se fait du Chili, est décalée, émotionnelle et solidaire, ancrée dans un passé, qui est paradoxalement de moins en moins celui des Chiliens d’aujourd’hui. Cette alternance va probablement accentuer le sentiment d’échec et le deuil d’une époque perdue d’humanitaires, de progressistes en quête d’eldorados idéologiques perdus en Europe ou en Amérique du Nord. Mais les rapports de force en Amérique latine ne vont pas être profondément modifiés. Le Chili a maintenu de 1989 à aujourd’hui de subtils équilibres diplomatiques entre Brésil, Mexique et Argentine. Il a privilégié les alliances avec les gouvernements modérés, qu’ils soient communément considérés conservateurs ou de centre gauche. Ces options sont aussi celles du chef de l’Etat qui a été élu, sous réserve que ses actes soient demain en accord avec les propos de campagne. Il n’aura pas, dit-on, de bonnes relations avec le Venezuela. Mais ici encore la continuité est d’évidence. Le Chili de Michelle Bachelet avait des rapports souvent polémiques avec Hugo Chavez. La différence et peut-être la rupture sera ailleurs, dans le positionnement à l’égard des Etats-Unis et des structures de coopération régionale inventées par le Brésil ces dernières années. Michelle Bachelet avait joué à fond la carte de l’Union sud-américaine (UNASUL/UNASUR), initiative brésilienne de 2008. Le Chili soutient aussi la MINUSTAH, Mission des nations unies en Haïti, opération de paix sous direction brésilienne. Or sur ces points là, Sebastian Piñera est resté silencieux. On peut légitimement penser que l’alternance du 17 janvier 2010 est de nature à rendre la main à la diplomatie des Etats-Unis, contenue ces dernières années par les initiatives régionales spectaculaires et médiatiques du Venezuela, institutionnelles et collectives du Brésil.

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Published by Nouvel Essor - dans société
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