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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 07:48

Publié le 20 mar, 2016

Par Clément Fayol, article publié le dimanche 20 mars 2016

À l’approche des élections présidentielles, le Tchad connaît une vague de contestation exceptionnelle pour ce pays tenu d’une main de fer depuis 25 ans par l’autocrate Idriss Déby. Pendant que les opposants appellent la communauté internationale à mettre un terme à une répression implacable, un rapport « confidentiel défense » vient rappeler que pour la France, la stabilité est la première des priorités.

Au moment même où les répressions de manifestations ont fait au moins cinq morts au Tchad, une administration française qui dépend du premier ministre recommande de « maintenir notre effort de coopération sécuritaire » avec ce pays du Sahel. Dans un document « confidentiel défense » de seize pages dont Mediapart a pris connaissance, il apparaît sans ambages qu’au Sahel, la lutte contre l’islamisme justifie toutes les compromissions.

Pour une fois, ce n’est pas une association de défense des droits de l’homme ou des membres de l’opposition politique tchadienne qui dénoncent le rôle de la France. Le document que nous avons consulté est le projet non daté d’un « Exercice d’anticipation sur le Tchad » du Secrétariat général de la défense nationale (SGDSN). Ce bureau, directement lié au premier ministre, a pour but de guider le chef du gouvernement sur les sujets de défense nationale.

Dès le deuxième paragraphe tout est dit : « Toute déstabilisation de ce pays pivot aurait des conséquences immédiates sur notre engagement au Sahel et en Centrafrique, obérerait la coopération antiterroriste régionale et les opérations de paix en cours dans la région (…) et pourrait faciliter l’implantation de groupes djihadistes en provenance de Libye, rendant possible leur jonction avec Boko Haram actif depuis le Nigeria. » C’était un secret de polichinelle auquel Mediapart s’est heurté à maintes reprises. Il y a quelques mois, l’Élysée nous l’avait répété : « Il n’existe aucun partenariat stratégique spécifique avec le Tchad. » Alors même que le pays abrite la plus grande base française à l’étranger et le QG du dispositif Barkhane, le discours officiel est rodé.

Le document résume brillamment la rhétorique sécuritaire qui oriente la politique de la France en Afrique et au Maghreb. Tous les éléments sont présents : « impossibilité pour l’opposition de s’imposer seule », « renforcement de l’islam wahhabite » et en cas de chute du pouvoir actuel risque d’un « chaos [qui] supposerait vraisemblablement une intervention internationale ». Le message a le mérite d’être clair pour les autocrates du monde entier. En se rendant utile dans la guerre contre le terrorisme et l’islam radical, ils savent que la France continuera à miser sur ses alliés les moins fréquentables.

Le coup de maître du président tchadien Idriss Déby Itno a été de comprendre avant tout le monde qu’il fallait convaincre les réseaux de la Défense en France plutôt que de cultiver des amitiés politiques. Lorsqu’il prend le pouvoir en 1990, grâce au soutien de mercenaires et d’agents des services français, il est décidé à ne pas répéter les erreurs d’Hissène Habré, son sanguinaire prédécesseur, qui s’est éloigné de la France pour se rapprocher des États-Unis. « Avec vingt-cinq ans d’exercice du pouvoir, Idriss Déby se distingue par sa capacité à faire preuve de plus de finesse que certains de ses homologues africains, explique Jérôme Tubiana, spécialiste reconnu de la zone. Plutôt que de réprimer très fermement n’importe quel signe d’insoumission, il sait distinguer ce qui est dangereux ou non pour son pouvoir. »

D’où l’impression que les libertés fondamentales sont mieux respectées dans les rues de N’Djamena que dans d’autres capitales voisines. Mais lorsqu’en 2008 sa survie est en jeu avec le siège de N’Djamena par des groupes armés, Déby retrouve ses réflexes de chef de guerre. L’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh, qui fut un temps proche de François Hollande, disparaît alors que les hélicoptères militaires français interviennent in extremis pour sauver le régime.

À l’approche du scrutin présidentiel prévu le 10 avril, Idriss Déby a soigneusement préparé sa réélection. En 2005, il a fait sauter le verrou constitutionnel qui l’empêchait de se représenter. Le 31 janvier 2016, il est élu à la tête de l’Union africaine, poste qu’il doit occuper pendant un an, l’année des élections présidentielles au Tchad. Un plan bien ficelé mais qui n’avait pas prévu le mouvement populaire qui s’est déclenché le mois dernier.

Le mythe des États forts comme uniques remparts contre le terrorisme a encore de beaux jours devant lui. Peu importe ici que le régime tchadien repose sur la seule personnalité d’Idriss Déby Itno (IDI) dont la santé est très fragile. Lors de son passage express le 1er mars à Paris, IDI a reçu la visite du chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault. Un honneur auquel tous les chefs d’État africains ou les présidents de l’Union africaine n’ont pas toujours droit.

Tout a commencé le 13 février 2016 par la médiatisation du viol collectif d’une jeune fille par un groupe de jeunes issus de la haute société tchadienne. Avec empressement, les titres de la presse internationale parlent unanimement d’un « fait divers qui dégénère ». « C’est pourtant beaucoup plus qu’un fait divers », assure une source bien informée. « Qui connaît le terrain sait que les violences scolaires, en particulier sur les jeunes filles, par des personnes issues du clan présidentiel, sont un phénomène de société. C’est un facteur de plus de frustration et d’humiliation des ethnies privées de pouvoir. »

Idriss Déby réagit vite, il jette en prison les coupables dans un simulacre de justice et dénonce « un acte ignoble ». C’est pourtant trop tard, le 15 février des manifestations populaires – bizarrerie s’il en est dans un pays qui n’a connu que des alternances impulsées par des mouvements armés – s’organisent dans les plus grandes villes du pays. Les forces de sécurité répriment ces mouvements violemment, les ONG comptabilisent au moins cinq morts. Le 26 février, une opération ville morte est organisée par des représentants de la société civile et des associations locales de défense des droits de l’homme. Comme une dernière bravade face à la réaction violente du régime tchadien, les rues se vident une journée pour mieux souligner le quadrillage accru des forces de sécurité.

Parmi les recommandations de la note de la SGDSN, il est bien prévu « d’anticiper un dérapage politique et sécuritaire ». Plus particulièrement, l’auteur invite la France à « inciter l’État tchadien à mieux répondre aux besoins des catégories marginalisées ou frustrées (notamment “sudistes” et “jeunesse”) ». Quelques pistes positives sont pourtant avancées par le document : favoriser les investissements dans le développement, promouvoir la langue française ou des solutions pour aider à la diversification de l’économie tchadienne. Des mesures qui auraient un impact sur la vie des habitants et, sur le long terme, pourraient favoriser la stabilité. Ces aspects sont cependant bien timides en comparaison des recommandations liées à la coopération sécuritaire. On lit ainsi qu’il faut « renforcer notre coopération, notamment l’appui en formation et en équipement aux unités spécialisées d’intervention (gestion du risque d’attaques), mais également sur l’ensemble de la chaîne pénale (notamment traitement judiciaire et pénitentiaire) ».

Dans un pays où la lutte contre le terrorisme passe notamment par l’exécution sommaire de terroristes présumés et où les manifestations sont réprimées violemment par des agents formés par la France, la position française paraît simpliste. Sous couvert de garder un partenaire dans la lutte contre Boko Haram, cette stratégie renforce un sentiment anti-français qui fait le lit de la rhétorique des groupes islamistes radicaux.

Si l’on en croit cette analyse et les recommandations destinées à Manuel Valls, la solution face aux mouvements radicaux serait en fait de leur donner des arguments. De fait, la France apparaissant comme le soutien d’un régime répressif, les mouvements islamistes se distinguent comme les seuls capables d’agir en catalyseur des frustrations et désirs de liberté des populations. Il est évidemment légitime de lutter contre les groupes terroristes qui mettent à feu et à sang la région, mais s’appuyer uniquement sur les autocrates de la région coupe la France des populations. L’auteur du rapport le reconnaît lui-même : « Sous un prisme confessionnel et éducatif “de réarmement moral”, il [l’islam wahhabite – ndlr] capte le discours anticolonial et tiers-mondiste sousjacent dans ce pays souverainiste, aux dépens d’une France critiquée pour son soutien au régime actuel, laïque. »

Boite noire

Nous avons décidé de publier cet article qui s’appuie sur un document « confidentiel défense » en nous assurant qu’il ne représentait aucun risque sécuritaire. Bien qu’il s’agisse d’un document « projet » et donc non définitif, il nous semble qu’il est particulièrement éclairant sur la stratégie de politique internationale de la France, prête à tous les grands écarts et toutes les compromissions pour lutter contre le terrorisme.

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Published by Nouvel Essor
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